Classé dans : BRÈVE RENCONTRE | Mots-clefs: économistes, époque coloniale, Banque Mondiale, bidonvilles, bourse, capitalisme, Cargo Films, Cinema Libre Studio, colonisation, crise financière, dette des pays du Sud, documentaire, Erwin Wagenhofer, exploitation, expropriation, favelas, FMI, interview, Jean-Jacques Beineix, John Christensen, Let's Make Money, libéralisme, néolibéralisme, Pays du Nord, pays en voie de développement, privatisation, propriété privée, répartition des richesses, The End of Poverty ?, Tiers-Monde, Wall Street
Après la chronique ici même du documentaire La Fin de la pauvreté ?, brève (en fait très longue !) rencontre avec son réalisateur, Philippe Diaz.
© Crédit Photo François Vila
Versus : Comme dans tout documentaire, l’idée est de donner la parole à ceux qui n’en ont pas ou n’en ont plus. Ici, toutes celles et ceux qui vivent cette misère dans les « pays du Sud ». Ce qui m’a interpellé c’est le fait qu’ils soient souvent en groupe, en famille ou au sein d’un collectif de travail, lorsqu’ils prennent la parole. Pourquoi ce choix ?
Philippe Diaz : Il n’y avait pas d’idée en fait derrière. Je voulais juste les montrer dans leur univers, familial par exemple. Mais il y a aussi des personnes que l’on voit seules, comme cette femme qui parle de ses deux enfants qui ont été tués. Je voulais avant tout séparer les experts des gens pauvres, cinématographiquement parlant même. Les premiers sont en général bien installés, dans leur bureau ou leur maison, avec trois ou quatre lumières sur eux, des gélatines de couleur pour les mettre en relief etc. Alors que les pauvres sont tournés plus ou moins caméra à la main, sans aucune lumière. C’est souvent moi qui tenais la caméra, et la productrice qui s’occupait du son, pour être à deux ou trois maximum lors des prises. Car je voulais qu’ils soient à l’aise. Je voulais aller où ils étaient, les prendre sur le vif tout en les rendant confortables, suffisamment confortables pour qu’ils se confient en toute sécurité. « On va rester un moment avec vous si vous êtes d’accord, et on n’allumera la caméra que quand vous serez prêts à me laisser tourner ». On souhaitait tourner là où ils se sentaient confortables. Les planteurs de thé par exemple ne voulaient pas parler sur la plantation car ils redoutaient des problèmes avec leur patron. Ils ont donc préféré aller parler plus loin sur la route. L’objectif principal était en fait de coller au plus près possible de ce qu’ils sont.
Versus : Ce qui est singulier et intéressant, c’est que vos experts viennent de tous les continents (Afrique, Amérique du Sud…). On s’éloigne donc du schéma typique des Occidentaux qui expliquent la pauvreté des pays du sud.
P. Diaz : Oui, j’ai d’ailleurs été plus impressionné par les experts africains ou sud-Américains comme Edgardo Lander au Venezuela ou Okoth-Ogendo au Kenya. Le premier montage du film faisait presque quatre heures et me plaisait beaucoup. Ç’a été une torture de le ramener à 1h40 parce que par exemple quelqu’un comme Okoth-Ogendo qui est le Chairman de l’Université de droit de Nairobi au Kenya est spécialiste du droit de la terre. Il m’a expliqué des trucs extraordinaires. On a eu des discussions à n’en plus finir, dans lesquelles il me disait par exemple que le plus important au Kenya n’a pas été la prise de terres, leur confiscation, ni la transformation des gens en esclaves, mais l’apport de la propriété privée. Auparavant, toutes les terres étaient gérées de manière collective. De par la loi tribale, chaque personne faisant partie de la communauté avait un droit inaliénable à la terre, que ce soit pour élever son bétail, bâtir sa maison ou cultiver des céréales. C’est au moment où l’on amène le concept de propriété privée que tout cela explose, et c’est ça qui crée la pauvreté au Kenya. Je crois que je n’aurais jamais entendu cela chez un expert occidental. Ces gens savent beaucoup mieux que nous ce qu’il se passe là-bas, les vraies raisons de la pauvreté.
Versus : Cette expropriation privée est en effet en filigrane dans tout le documentaire. Et il y a un tel culte, une telle religion de la propriété privée en Occident qu’on ne se pose même plus la question…
P. Diaz : Bien sûr. J’ai interviewé Amartya Sen, et s’il reconnaît que l’on ne va pas régler tous les problèmes en abolissant la propriété privée, qu’il s’agirait d’une utopie, il admet qu’il s’agissait d’une vraie idée, d’une vraie démarche consciente de la part des Occidentaux quand ils ont promu cette valeur. Et aujourd’hui, la propriété privée est un paradigme qui domine les esprits. Tout a été fait depuis cinq cents ans pour que ces pays ne puissent pas se développer. Si l‘on consomme 30% de plus que ce que la Terre est capable de régénérer (et Serge Latouche nous dit qu’on est désormais plutôt à 50 %) ce n’est même plus un problème économique ou politique, mais un problème mathématique. Pour que nous puissions maintenir notre niveau de consommation et notre train de vie dans les pays du Nord, on va devoir plonger encore plus de gens dans les pays du Sud sous le seuil de pauvreté. On n’a qu’une seule planète. Comme il dit dans le film, si on en trouve cinq de plus, on est bon, le système pourrait perdurer. Il dit aussi une phrase que j’aime beaucoup : « penser que l’on pourrait développer à l’infini un système sur une planète finie, il faut être soit un enfant soit un économiste pour le croire ».
Versus : Autre aspect intéressant à noter, c’est la diversité des statuts des experts. Pas seulement des économistes, mais également des historiens, des juristes… Et aussi et surtout des membres de ce que l’on appelle la « société civile », des responsables d’associations principalement. Comme pour signifier la nécessaire appropriation par les citoyens de ces enjeux et de ces problématiques…
P. Diaz : C’est clair. J’ai été présenter ce film dans de nombreux festivals et participé à des débats aux États-Unis et maintenant en France. Le gros de notre public a entre 18 et 30 ans, et la question qui revient toujours à la fin c’est « qu’est-ce que je peux faire ». Et je leur réponds toujours que le « je » n’est pas un bon concept. « Qu’est-ce que « Je » peux faire ? Rien ». Bien sûr je peux manger moins de viande, rouler à bicyclette etc. Ce qui est très bien. Par contre qu’est-ce que « on » peut faire ? Beaucoup. Je tenais beaucoup à l’exemple bolivien, cette « Guerre de l’Eau », qui est important à ce titre. Ils ont résisté aux canons, aux tanks, à leur gouvernement, aux grandes sociétés américaines, et ils ont gagné. Avec rien. Si eux ont pu faire ça, nous on peut faire beaucoup de choses. Si on s’organise dans des groupes qui comptent des millions de membres et non plus des milliers, ça change tout. Les hommes politiques ne sont pas des gens qui ont des points de vue très arrêtés, si on souffle un peu d’un côté ils vont pencher de ce côté-là. Partout où on est allés, quel que soit le pays, quel que soit l’expert, on arrive toujours à la même chose, c’est-à-dire que la gestion « communale » des ressources est essentielle. C’est pour ça qu’on dit qu’il faut revenir aux Commons. L’idée que les ressources doivent être gérées de manière communautaire et doivent profiter à la communauté. Il est absolument absurde de travailler à un système dans lequel les ressources naturelles, c’est-à-dire données par la nature, ne profitent qu’à une minorité de gens. Des absurdités telles sont apparues à la suite de la privatisation de l’eau en Bolivie : les gens n’avaient plus le droit d’aller à la rivière ou de collecter l’eau de pluie. Mais où est-ce qu’on est ? On nage en pleine science-fiction, là. Blade Runner, c’est rien à côté.
Versus : Votre film n’est donc pas tant un documentaire sur la pauvreté que sur un système, le capitalisme, qui produit de la pauvreté. Le capitalisme qui est à la fois violent et injuste.
P. Diaz : Je pense que ce n’est pas le capitalisme le problème. C’est le système qu’on a bâti : si vous avez 20 % du monde qui consomme 80 % des richesses, comment peut-on espérer pouvoir utiliser et consommer encore davantage, sachant qui plus est que la population va continuer à augmenter ? Et nous sommes prêts à aller jusqu’à l’extrême pour garder la mainmise sur ces ressources naturelles dont on a besoin. Ces pays-là ne pourront jamais se développer. S’ils se développent, ils auront besoin de ressources, et ce seront des ressources en moins pour nous, et nous ne l’accepterons pas. Il y aura donc des « guerres de ressources » comme l’illustre le cas de l’Irak. Donc le capitalisme, le libéralisme, les « assassins économiques » etc, ne sont que des outils permettant de maintenir ce système d’exploitation. En cinq cents ans, les outils ont changé mais la logique est restée la même. Aujourd’hui c’est la dette du Tiers-monde, les accords bilatéraux, les paradis off-shore… On invente de nouveaux outils tous les jours (maintenant c’est la taxe carbone) pour arriver à contenir la pression sur les ressources, pour parvenir à ce que ces pays ne se développent jamais. Quand des pays comme l’Inde ou la Chine se développent, c’est tout le système qui explose. Car dorénavant, ils utilisent leurs ressources, qui auparavant étaient accaparées par le Nord.

Versus : Sur les changements d’outils que vous évoquez, le film montre bien comment la domination et l’exploitation ne repose plus sur les mêmes logiques. On a fait croire à ces pays lors de la décolonisation qu’ils étaient indépendants en leur donnant la souveraineté politique. Mais la soumission qui était auparavant d’ordre politique, militaire et morale, repose désormais sur la dette financière qu’ils ont à rembourser aux pays développés.
P. Diaz : J’ai interviewé un des généraux historiques de la Rébellion Mao Mao, qui a 85 ans à présent. Un entretien que je n’ai pas pu garder dans le montage final du film. Il me disait que cette rébellion a commencé par une idée très simple : « Rendez-nous nos terres ». Il me disait que lors de l’obtention de l’indépendance ils étaient très satisfaits, avant de se rendre compte que les Britanniques avaient totalement organisé l’indépendance du Kenya et transféré les terres d’une minorité blanche – les colons – à une minorité noire, une élite proche d’eux qui a pris le relais et a continué la même politique. Jomo Kenyatta, présenté en Occident comme le libérateur du Kenya, était avant tout un grand propriétaire terrien, possédant une grande partie des terres arables dans son pays.
Versus : Un des intervenants du film fait remarquer que, contrairement à une idée reçue, ce n’est pas la pauvreté qui fait le terreau de la criminalité et la violence, mais bien un niveau d’inégalités insupportable qui les favorisent…
P. Diaz : Oui. C’est une des choses que l’on sait depuis longtemps. Ce n’est pas la pauvreté qui explique le terrorisme par exemple. John Perkins, le « tueur économique » qui intervient dans le film m’a confié – dans un passage que j’ai aussi dû couper – qu’il avait rencontré de nombreux terroristes et qu’il s’agissait à chaque fois de gens qui répondaient à une oppression et une prédation. Ils ont vu leur famille mourir de faim et être dépossédée. Il est absurde de penser que ces gens-là ne finissent pas par se rebeller à un moment donné. Je ne nie pas qu’ils soient des fanatiques religieux, mais le fanatisme n’est pas tant une ligne de conduite qu’un comportement exprimant leur rébellion face à cette oppression et cette prédation.
Versus : Une autre idée reçue est aussi battue en brèche dans votre documentaire. On pense souvent que les capitaux vont du Nord vers le Sud, permettant le développement de ce dernier. Alors que 200 milliards de dollars de paiement d’intérêts transitent tous les ans des pays en développement vers les pays développés. Une somme importante qui laisse penser que c’est plutôt le sud qui finance le nord.
P. Diaz : Oui. De façon plus générale, c’est tout le développement des pays du Nord qui repose sur les ressources du Sud. Regardez des pays comme la Hollande et la Belgique qui étaient de tout petits pays à l’époque de la colonisation, quasiment sans aucune ressource. Comment est-ce qu’on bâtit un Empire avec zéro ressource, sauf à prendre des ressources ailleurs. C’est ça le début de la globalisation : quand des pays décidèrent d’aller à l’extérieur pour s’accaparer des ressources dans les autres pays.
Versus : On voit bien la pertinence des théories marxistes de la « mondialisation », en l’occurrence Lénine et son idée de la nécessaire expansion du capitalisme hors des cadres nationaux afin de permettre la valorisation du capital. Votre film montre aussi la nécessité d’obliger les gens à travailler, comme l’avait analysé Marx.
P. Diaz : Bien sûr. Regardez les mines et la règle de la « Mita » en Amérique du sud. Ce que j’ai voulu montrer c’est que partout le même principe apparaît : d’abord on prend les terres, après on prend les ressources naturelles, puis la nécessité d’avoir une main d’œuvre très peu chère explique la transformation d’hommes en esclaves. Afin de valoriser ces ressources que nous avions récupérées. D’où l’obligation de travailler six mois dans les mines sans jamais en sortir, et tant pis si certains en mouraient.
Versus : Autre exemple qui risque de frapper le public occidental, ces travailleurs qui sont liés par une dette se transmettant de génération en génération les obligeant à travailler pour l’employeur auprès de qui leurs ancêtres se sont endettés. Ce qui va à l’encontre d’un droit fondamental, celui de la liberté du travail…
P. Diaz : Kissinger disait que le droit international n’avait pas vocation à être appliqué dans les pays pauvres. Il y a encore aujourd’hui dans le monde de vrais esclaves, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas payés en argent mais en nourriture, ou qui reçoivent un salaire mais doivent le dépenser dans les boutiques possédées par les propriétaires des haciendas par exemple. Et il leur est évidemment impossible de quitter leur employeur. « Partir ? Mais partir où ? » Ils n’ont pas assez d’argent pour se payer un billet de train qui leur permettrait de partir. Ce sont des gens qui travaillent mais ne gagnent pas leur vie, ce qui explique que leurs enfants soient obligés d’aller vendre des petits trucs le soir pour subvenir aux besoins de la famille, voire de se prostituer. C’est pour ça que je tenais à finir mon film sur ces images de cet enfant qui doit occuper ses journée entières à mendier à toutes les voitures qui passent, pour ramener quelques centimes à la fin de sa journée.

Versus : Ce qui est frappant chez cet enfant c’est qu’il porte un t-shirt avec une inscription « educación » dessus, alors même qu’un des droits fondamentaux des enfants, celui à l’instruction et l’éducation, est bafoué dans ces pays.
P. Diaz : C’est un hasard, ce n’est pas moi qui lui ai mis ce T-shirt. Je ne sais pas si vous savez, mais il y a quelque chose d’assez intéressant : il y a un pays au monde où le droit des enfants n’est pas respecté pour l’agriculture, c’est-à-dire un pays au monde où l’on peut théoriquement, ou légalement si vous préférez, obliger les enfants à travailler dans les champs. Il s’agit des États-Unis. Bien sûr, ce ne sont pas les petits blancs qui vont dans les champs.
Versus : Plusieurs films ont déjà traité de la domination des pays développés, ou de firmes multinationales occidentales s’imposant dans les pays du Sud. Autant dans le registre du documentaire que de la fiction. Quel est à votre avis l’avantage du documentaire par rapport à la fiction pour traiter ce type de sujet ?
P. Diaz : Ce sont deux outils différents. Je ne raisonne pas en termes d’avantages et de désavantages. Le prochain film que je fais est un film sur Karl Marx et il s’agit d’une fiction. C’est juste une autre manière de voir les choses. On peut certes être plus précis, plus technique dans un documentaire, beaucoup moins dans une fiction. Dans une fiction abordant un sujet politique ou social, il s’agit avant tout d’éveiller une conscience sur un problème précis. On ne pourra par contre pas donner des éléments techniques précis, comme des concepts ou des statistiques. Là le documentaire est plus adapté.
Versus : Ce film sur Karl Marx, quelle sera son optique ?
P. Diaz : Ce sera une autre manière de dire la même chose, en évoquant Marx à la fin de sa vie, quand il était très malade et qu’il avait décidé d’aller mourir en Algérie car il ne voulait pas être un poids pour ses enfants. Le film permet de faire revenir dans sa vie des gens comme Bakounine, Proudhon, Engels bien sûr, etc. Ce qui m’intéresse le plus, c’est que c’est là-bas en Algérie qu’il voit l’application concrète de ses théories. L’« accumulation primitive » c’est juste une théorie, là-bas il l’observe, il le voit concrètement.
Versus : La crise actuelle aura eu au moins un mérite, celui de remettre Marx au goût du jour…
P. Diaz : Vous savez, Marx a toujours fait l’objet d’un malentendu et été caricaturé. Tout le monde pense, et tout particulièrement « l’Homme de la rue » que Marx c’est le communisme en Russie ; que c’est Staline. Alors que Marx était à l’opposé de tout ça. Il croyait aux élections libres, au multipartisme, à la liberté de la presse, aux libertés individuelles, etc. Ce qui est intéressant c’est de montrer là où ses analyses se sont révélées justes et là où il avait tort. Marx a dit lorsqu’il observait le capitalisme du XIXème siècle qu’un tel système en expansion permanente ne pouvait pas fonctionner, et c’est exactement ce que dit Latouche aujourd’hui. S’il était là aujourd’hui, Marx se demanderait pourquoi on ne l’a pas écouté.
Propos recueillis et mis en forme par Fabien Le Duigou
> La Fin de la pauvreté ? > sorti en salles le 16 décembre 2009
Extrait (1) de La Fin de la pauvreté ?
Extrait (2) de La Fin de la pauvreté ?
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Au lendemain de la sortie du documentaire consacré à la journaliste russe assassinée le 7 octobre 2006 (le jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine !), rencontre avec le réalisateur Eric Bergkraut et la sœur d’Anna Politkovkskaïa, Elena Kudimova. Largement commenté, ce film-hommage à une héroïne du journalisme politique engagé, passe doucement mais sûrement du portrait intimiste dévoilé aux yeux du monde, à l’enquête exposant diverses théories sur l’identité des commanditaires de l’assassinat, sur fond de corruption, d’excès de pouvoir des oligarques et de collusion, complicité génocidaire ou affairisme destructeur, entre le Kremlin et les nouveaux dirigeants tchétchènes (l’inquiétant et barbare Ramzan Kadyrov). En dressant le parcours d’une combattante de l’information et de la vérité, Lettre à Anna ne verse pas dans la chronique de la mort annoncée d’une figure du contrepouvoir russe (dissidence que représente aussi un Gary Kasparov par exemple, présent dans le documentaire) mais dans sa continuité vivante et mémorable. C’est la force du film de Bergkraut : raviver la flamme du personnage (ses idées, sa vie, ses actions, son incarnation) à une heure où les autorités caucasiennes ont tendance à l’éteindre prétextant une résolution de l’affaire. Seul bémol dans cette entreprise où l’émotion s’insère parfaitement dans un récit explorant les grandes questions de la société civile russe voire mondiale (car universelle) : on reste sur notre faim concernant les hypothèses du « qui ? » et du « pourquoi ? » ; et l’image du film, peu esthétique reconnaissons-le, ne rend pas justice au genre documentaire qu’une formalisation un peu moins brute sépare en principe très nettement du reportage télévisuel « de base ». Le travail de Bergkraut n’en demeure pas moins exemplaire, mais au regard de productions plus soignées, notre déception visuelle méritait d’être signalée. Au-delà de cette lumière inesthétique par endroits et d’une faible profondeur de champ inadaptée au grand écran, tout fait sens et c’est ce qui nous fait regretter le manque de cinématographie de ce Lettre à Anna qu’une brève rencontre avec ses initiateurs et / ou acteurs nous a permis d’approfondir.

Versus : Vous donnez la parole dans le documentaire au « célèbre » homme d’affaires Boris Berezovsky qui a cette phrase déroutante : « les Russes ont une mentalité d’esclaves ». Quel rapport entretenez-vous avec cette vision pessimiste, fataliste, du peuple de Russie ? C’est un peu le même réflexe déclaratif que le « fameux » atavisme africain.
Eric Bergkraut : Je ne partage évidemment pas cet avis et encore moins celui des autorités ! Même s’il connaît le système de l’intérieur – un système de presse, de mass-media –, Berezovsky se montre plus cynique que lucide. Ce que je pense, c’est que la Russie n’est pas ancrée dans la tradition d’une société civile, les Russes n’ont pas fait l’expérience fondamentale de l’État respectant le citoyen. Ma vision, avec ce film, tend vers une peinture de l’apprentissage de la gestion de la liberté. Il s’agit pour moi de poser plus de questions que de donner des réponses. De digérer ce que je vis, de faire des expériences pour le spectateur ; des notions contraires à tout endoctrinement. J’essaie toujours d’être exemplaire. Ce film raconte l’histoire d’une femme qui va jusqu’au bout dans un pays qui ne l’attend pas. Je tenais à balancer entre le concret et l’exemplaire, l’humain et le politique.
Elena Kudimova : Je ne vis plus en Russie depuis plusieurs années ; mon point de vue est celui de la partie civile, du côté familial. Mais j’ai quand même un avis sur la situation. Cette citation de Berezovsky est révélatrice de l’état d’esprit d’un personnage qui s’intéresse plus aux pouvoirs qu’aux droits humains. Il ne faut pas oublier cependant que le servage n’a été aboli qu’en 1861 en Russie. Depuis lors, le pays n’a connu que de brefs épisodes de développement et de valeurs bourgeoises, avant la Révolution. La Révolution d’Octobre a introduit une nouvelle religion interdisant les pluralismes. La divergence a ensuite mené aux camps staliniens ; il fallait le courage de s’opposer à la tendance « majoritaire ». Staline a éliminé toute opposition et utilisé le gouvernement à son avantage. Le système électoral a été amendé dans son sens.
Eric Bergkraut : C’est vrai que donner la parole à un oligarque comme Berezovsky permettait de varier les points de vue mais en aucun cas c’est une illustration de la dissidence exilée. Berezovsky n’a aucune crédibilité ni aucun véritable intérêt à bâtir la société civile russe. Contrairement à un Gary Kasparov.

Versus : Votre documentaire ne présente en effet pas l’homme d’affaires comme un contrepouvoir même si lui se verrait volontiers comme tel. S’agissant de contrepouvoirs, Anna en est l’incarnation parfaite, une héroïne moderne de la réalité que les autorités ont cherchée à faire taire, dès sa tentative de médiation lors de la prise d’otages de Beslan [en septembre 2004, des terroristes séparatistes tchétchènes armés prirent en otages des centaines d’enfants et d'adultes dans l'école numéro 1 de Beslan en Ossétie du Nord] : elle fut empoisonnée dans l’avion qui l’emmenait vers les négociations, à Rostov-sur-le-Don. Quelles sont les thèses que vous explorez à propos de son assassinat par balles deux ans plus tard ?
Eric Bergkraut : Je ne voulais pas mener une enquête. Je souhaitais explorer des pistes (la question tchétchène entre autres), dont chacune correspond à une vérité. Au cœur de cette histoire demeure un outsider représenté par Anna… Je ne sais pas qui l’a tuée, bien sûr, sinon je ne serais pas là pour en témoigner ! Mais les autorités disposent des photos du tueur, et pourtant… Il y a un complot ourdi par des gens très influents. Mais le pouvoir n’est pas un monobloc, il ne s’agit pas de dire « c’est Poutine et voilà ». J’ai cherché l’aspect humain, l’émotionnel, sans pour autant nier les contradictions. L’idée centrale de mon documentaire, c’est qu’Anna est toujours vivante. Le derushage a d’ailleurs été difficile, ces images qui la montraient pleine de vie… son courage magnifique… Anna nous montre qu’il faut assumer ses responsabilités jusqu’au bout.
Elena Kudimova : C’est vrai qu’Eric montre un aspect bien précis de la vie d’Anna. Ces scènes un peu intimistes même dans son travail sont touchantes, avec des situations de conversations personnelles. Les voir à l’écran contribue à la rendre plus proche encore.
Versus : …Et plus universelle, aussi, comme la construction de votre documentaire tend à le signifier, avec un parallèle, une confusion constante, presque, entre le personnel et l’universel. Comme si un glissement s’opérait d’une qualité à l’autre.
Eric Bergkraut : Oui, tout à fait. Mais je ne dirais pas qu’elle a échappé à l’idée intime, familiale, en devenant une personnalité politique. C’est quelqu’un qui fut toujours proche de ses enfants…
Elena Kudimova : …très impliquée dans sa vie familiale. Engagée sur ce point aussi, toujours présente et les relations étaient très fortes entre Anna et les siens.
Eric Bergkraut : Son histoire vaut pour tous les engagements, politiques, sociaux, quel que soit le pays. Elle avait choisi d’aller au plus profond et moi aussi j’ai appliqué cette approche, pour aller plus loin dans la volonté de comprendre le personnage, l’héroïne qui au nom de son engagement, a mis aussi ses enfants dans une situation difficile.
Versus : Comme un legs d’engagement, en somme. Ainsi, l’histoire continue et l’héroïsme du personnage se transmet, se perpétue.
Eric Bergkraut : Oui. Mais justice ne sera jamais faite.
Propos recueillis par Stéphane Ledien
> Lettre à Anna > sorti en salles le 17 novembre 2009
Classé dans : BRÈVE RENCONTRE | Mots-clefs: Alice, Brazil, Collin Farrell, fantastique, Heath Ledger, Imaginaire, Institut Lumière, Johnny Depp, Jude Law, Lyon, Miroir, Monthy Python, Munchausen, Prospero, Shakespeare, Terry Gilliam, Théâtre, Tim Burton, Tom Waits

Le temps passe, et Terry Gilliam est toujours là. A bientôt 70 ans, l’ancien Monthy Python revient sur le devant de la scène avec l’un des tous meilleurs films de cette fin d’année : L’Imaginarium du Docteur Parnassus, que l’ami Eric Nuevo, dans le 17è numéro de VERSUS décrit comme un « croisement ingénieux entre Bandits bandits, Munchausen, la légende de Faust et la psychanalyse freudienne, et qui s’incarne dans une roulotte de foire menée par un docteur millénaire et sa fille promise à un drôle de diable (joué par Tom Waits), qui permet aux curieux de visiter leur propre imaginaire ». De passage à Lyon pour faire la promotion de son dernier rejeton à l’Institut Lumière, qui lui consacre également un hommage jusqu’au 20 décembre, le plus britannique des cinéastes américains revient sur la conception du film, réalisé avec seulement 30 millions de dollars, et sur son œuvre en général.

Il n’échappera à personne que L’Imaginarium du Dr Parnassus peut se voir comme la synthèse de la filmographie du cinéaste. « J’avais envie de faire un résumé de tout mon travail, de ce que j’avais fait, de ce que j’aurais pu faire, de ce que je voudrais faire. Je voulais partir d’une image, celle d’une roulotte à l’ancienne qui arriverait dans un lieu moderne, Londres ». Le Docteur Parnassus et ses complices invitent les passants à monter sur la scène de leur théâtre ambulant, et à traverser un miroir pour plonger dans leur imaginaire, avant de se voir proposer un choix crucial, entre le Bien et le Mal. « La thématique du choix était une thématique intéressante de départ, car nous avons nous tous, des millions de choix à faire au quotidien, ce qui est une situation détestable ». Gilliam, comme à son habitude, mélange les références, avec cette fois-ci une nette prédominance théâtrale. « J’aime l’âme et la magie du théâtre, donc il y a forcément des références, et en premier lieu Shakespeare, de King Lear à Prospero dans La Tempête.(…) Pendant la période d’écriture, je lis beaucoup, je vois beaucoup de films, j’observe des peintures et des sculptures, je me documente. Tout cela à la fin forme des combinaisons qui se retrouvent effectivement dans le film. Mais je n’ai pas forcément conscience de ces références, et j’ai parfois besoin des journalistes et du public pour me les signaler. Les critiques m’amusent parce qu’ils voient des choses dans mes films que moi-même je n’avais pas vues. C’est génial et formidable, puisque cela signifie que mon film est un tremplin pour l’imagination des autres. Vous êtes mon psy. Vous décidez si je suis fou ou pas »! Citant un critique américain qui s’était exprimé à propos de Bandits bandits, le cinéaste rappelle à juste titre que son dernier film est « suffisamment intelligent pour les enfants, et assez excitant pour les adultes », avant de poursuivre que ses histoires sont « ouvertes et posent des questions sans toujours apporter de réponses. La plupart des films aujourd’hui sont formatés. J’aime bien laisser des sortes d’éclats d’obus dans la mémoire des spectateurs pour qu’ils puissent discuter et réagir autour de mes films… ». Pour l’anecdote, Gilliam révèle que la toute dernière scène du film, où le docteur Parnassus se retrouve à vendre des théâtres miniatures sur le trottoir, est un hommage à George Mélies, qui avait terminé sa vie à vendre des jouets dans les rues de Paris.

Terry Gilliam a la poisse. Au début des années 2000, il s’était lancé dans la réalisation de L’Homme qui tua Don Quichotte, avec le désastreux résultat que l’on sait. Sur le tournage de L’Imaginarium du Docteur Parnassus, il dut faire face au décès soudain de son acteur principal, Heath Ledger. Si abandonner le navire fut un temps à l’ordre du jour du cinéaste, bien lui en a pris d’avoir persévéré avec l’aide de trois talentueux « remplaçants » : Johnny Depp, Jude Law et Colin Farrell. Ce tragique incident retarda bien entendu la réalisation du film, mais n’en changea pas pour autant les plans. « Non le film ne ressemble pas à ce que j’avais imaginé, simplement parce que j’ai dû faire appel à trois autres acteurs pour continuer le rôle de Heath. Mais c’est fondamentalement le même film, car nous n’avons rien changé au scénario. Ce qui a changé, c’est que l’on peut effectivement changer de visage lorsque l’on traverse le miroir, que l’on peut devenir quelqu’un d’autre une fois de l’autre côté. Autrement, c’est strictement fidèle au scénario original et à son histoire. Il était inconcevable dès le départ, qu’un seul acteur remplace Heath. Et puisque le personnage traverse à trois reprises le miroir, il devait donc y avoir trois acteurs. Pendant six à huit mois, en salle de montage, j’avais complètement l’impression que Heath était toujours là, toujours vivant, puisque chaque jour, grâce à la magie du cinéma, je voyais les images de son personnage. Bien sur il n’était plus là pour discuter, sortir aller boire des verres, mais la période de montage a été belle pour vivre ce chagrin et cette peine ». Avant d’ajouter, très cynique : « Je crois que c’est une bonne leçon pour les jeunes acteurs. Si vous ne vous pointez pas au boulot, il y a toujours trois de vos collègues prêts à prendre votre place! »

Après l’échec commercial des Frères Grimm, et le relatif anonymat rencontré par Tideland, L’Imaginarium du Docteur Parnassus devrait permettre à Terry Gilliam de renouer avec le succès, qu’il soit critique ou public. Le réalisateur de Brazil rappelle que ses films « rapportent assez d’argent pour produire les suivants ». Interrogé sur les cinéastes qu’il apprécie aujourd’hui, Gilliam répond aimer « ses voisins du Minnesotta les frères Coen, ainsi que Guillermo Del Toro et le travail du studio Pixar ». Il avoue suivre de près les films d’Albert Dupontel (pour lequel il a d’ailleurs fait une apparition dans Enfermé dehors) et Jean-Pierre Jeunet. Quid de Tim Burton, dont l’imaginaire peut renvoyer à l’oeuvre de Gilliam, et qui réalise actuellement Alice au pays des merveilles avec Depp ? « Il a plus d’argent que moi ! ». Annoncé sur de nombreux projets tout au long de sa carrière, Terry Gilliam porte un regard critique d’une grande justesse sur celle-ci : « Je ne regrette pas de n’avoir pas réalisé certains projets, puisque je peux toujours les mettre en scène. Je ne regrette pas non plus de n’avoir pas réalisé Watchmen. Je voulais en faire une mini-série de cinq heures. Au final le film est paradoxalement trop court et trop long. Dans ma carrière, tout n’a pas toujours fonctionné comme je l’aurais souhaité, certains films ne ressemblaient pas au final à ce que je voulais en faire au départ. Mais ce n’est jamais une question de mauvais choix. C’est le destin. Tous mes films correspondent à la vision que j’avais d’eux, sauf que celle-ci pouvait être un jour géniale, un autre beaucoup moins. Parfois j’ai été d’un aveuglement total ! » Conscient d’avoir livré comme la synthèse de son œuvre, Gilliam semble vouloir se tourner vers de nouveaux horizons. « Lorsque j’ai fini L’Imaginarium du Docteur Parnassus, j’avais beaucoup de mal à imaginer quel serait un projet sur lequel je pourrais prendre autant de plaisir, et qui pourrait exprimer une complète impression de ma vision du monde. J’ai commencé à travailler de nouveau sur L’Homme qui tua Don Quichotte, et je sais qu’il y a beaucoup d’obstacles qui m’attendent. C’est un film qui est en train de grandir de façon organique, un petit peu comme une sculpture qui change au fil des jours. Je sais qu’au final ce sera le film que j’ai en tête aujourd’hui, mais je ne sais pas quels sont les chemins qui m’y mèneront ». Avant de défendre une dernière fois L’Imaginarium du Docteur Parnassus avec un retentissant « j’adore mon film !… et j’espère ne pas être le seul ».
Propos recueillis par Julien Hairault
> L’Imaginarium du Docteur Parnassus de Terry Gilliam > sortie le 11 novembre 2009
Lire aussi notre “point de vue” (critique du film) dans VERSUS n° 17
Classé dans : BRÈVE RENCONTRE | Mots-clefs: alinéa, animation, Annecy, Belgique, Benoît Poelvoorde, Bouli Lanners, Bruxelles, canal+, Cheval, Coboy et André, courts-métrages, dessin animé, Félix le Chat, Guillaume Malandrin, Indien et CowBoy, L'Étrange Festival, les frères Coen, les frères Fleischer, Liège, long-métrage, Madame Longrée, Patar & Aubier, Pic Pic André Shoow, Sam Raimi, série, Steven le fermier, stop motion, volume

© Alain Lorfevre
Ce pourrait être un duo de dessin animé, un numéro de comiques ou l’attraction principale d’un buddie-movie cool et belge. C’est, au final, tout cela à la fois et même plus : une association de bienfaiteurs du cinéma d’animation créatif et artisanal, faussement bouts de ficelle et réellement minutieux. Car la mécanique déployée dans leurs travaux se révèle d’une grande justesse et précision de rythme, narration échevelée et intrusion de gags tous plus énormes les uns que les autres. Du Pic-Pic André Shoow à leur long-métrage Panique au village dérivé de leur série du même nom sur Canal+, Stéphane Aubier et Vincent Patar, qui se sont rencontrés à l’Institut des Beaux-Arts de Saint-Luc à Liège en 1986, ont bâti un univers qui n’appartient qu’à eux, et se posent aujourd’hui comme la référence d’un « cinémanimé » bien azimuté dans nos contrées francophones.
Brève rencontre à l’occasion de la sortie dudit Panique au village.

Versus : Question bateau pour commencer : quelles sont vos influences globales ?
Patar & Aubier : Côté personnages : Laurel & Hardy, mais aussi tous les bons souvenirs du cinéma muet et du cinéma des années septante. Tous ces trucs qu’on voyait à la cinémathèque… Et puis les vieux courts-métrages d’animation des Frères Fleischer, Félix le Chat, Betty Boop. Des scénarios un peu débiles, de l’écriture automatique.
Oh, et puis, les frères Coen et… comment déjà… ce film avec un magot dans l’avion qui s’est écrasé… Un Plan simple, oui, voilà ; Sam Raimi !
Mais l’inspiration vient aussi du quotidien, de la rue, des gens qu’on croise, et même des pets de chien (rires).
Et Jules Verne, pour le coup, est une influence directe pour Panique au village, avec ces aventures aquatiques et les Atlantes de la mare.
Versus : Jusqu’où peut-on aller d’après vous dans la manière d’insuffler la vie à des personnages, qu’ils soient sur celluloïd ou en stop motion / en volume ?
Patar & Aubier : Pour nous la technique permet de rejoindre l’idée de base qui est la spontanéité. On cherche à éliminer le côté laborieux, à diminuer les étapes de travail pour gagner en instantanéité. Avec Panique, on développe une technique qui nous permet d’aller au-delà de toute contrainte. La fabrication est assez rapide, facile, avec des objets simples devant la caméra. Dès que la voix se fait entendre, l’univers composé prend vie. Il faut privilégier le naturel, éviter que le spectateur perçoive l’acteur derrière le micro. C’est une étape de personnalisation ultime. On recherche ainsi des couleurs qui nous surprennent ; les comédiens sont là depuis le début pour la plupart, donc la familiarité qui s’est créée entre nous aide bien sur ce point.
Et il n’y a pas de « lipping » : on peut prendre des libertés au moment du mixage, changer une expression, une réplique – rechercher la spontanéité une fois de plus, trouver le rythme approprié.
Versus : Quelle technique d’animation préférez-vous ?
Patar & Aubier : On aime toutes les techniques. Pour Panique, si on était dans du traditionnel, sur papier ou cellulo, on ne raconterait pas la même chose, le support dicte l’histoire. Et ce serait moins drôle. On cherche surtout un choc des dimensions, un contraste des choses, c’est ainsi que nous voyons les effets spectaculaires : par exemple l’énorme tartine de Nutella que Steven le fermier avale au petit-déjeuner. Ce sont les concepts de base : prendre un truc tout simple, extraordinaire dans sa banalité et le tordre, l’exagérer, trouver une manière de le rendre « énorme ».
Versus : Votre avis sur le cinéma d’animation du moment ?
Patar & Aubier : On est curieux, on apprécie ce qui se fait. Pixar, Coraline… On a vu aussi de très bonnes choses à l’Étrange Festival. Notamment Logorama, du Studio H5. À Annecy, y’avait ce court-métrage danois, une animation faite avec trois fois rien, des bouts de carton et de très bons bruitages ; c’est punk, quoi. L’histoire d’un petit gars qui habite un petit truc et il regarde Ivanhoé en cassette… L’anecdote anime deux objets en interaction.
Versus : À quand le retour de Pic-Pic et André, pourquoi pas en long-métrage ?
Patar & Aubier : L’envie est là, mais il faut garder le côté spontané, un peu brut. La dernière fois qu’on les a animés, c’était en 1999. Pas sûr que ça fonctionnerait pour un long-métrage. Et le style graphique de chacun des deux personnages est très différent, André se rapprochait de l’Alinéa. On avait pensé à les faire vivre dans un même cadre, mais chacun dans un écran au style graphique différent, jusqu’à les rapprocher, et les unir dans un dessin unique. En tout cas ce duo est la base de notre travail. Mais le trio, on aime bien aussi, la preuve. Surtout le trio léonien, Le Bon, la Brute et le Truand, dont on retrouve un peu les traits de caractère chez Cheval, Cowboy et Indien.
Propos recueillis par Stéphane LEDIEN
> Panique au village de Vincent Patar & Stéphane Aubier > sortie le 28 octobre 2009
Lire aussi notre “point de vue” (critique du film) dans VERSUS n° 17
Classé dans : BRÈVE RENCONTRE | Mots-clefs: Antonioni, âge d'or, blonde, Cassavetes, cinéma vérité, cinéphiles, clash, concert, contestation, documentaire, fiction, Happy Days, interview, ivresse, John Huston, Karel Reisz, Le Havre, lutte des classes, Melville, mise en scène, ouvriers, Peter Watkins, Robert Altman, Rock'n roll, samedi soir, Serena Lunn, Sidney Lumet, Teddy boys

La cinéphilie compulsive et la référence sublimée ne sont pas néfastes à la formalisation de longs-métrages uniques, trouvant leur légitimité d’abord en eux-mêmes plutôt qu’à travers leurs influences disséminées, que celles-ci soient directes ou non. Les critiques souvent faites au cinéma de Tarantino ne sont à cet égard qu’une tartufferie rhétorique destinée à démolir en fin de compte le seul « défaut » que lui reprochent les empêcheurs de rassembler en salles : l’unanimité suscitée auprès du public et d’une large partie des chroniqueurs sous le charme de ses tours de force (esthétiques, narratifs, spectaculaires). Une filmographie qui, débarrassée de ses citations, n’en conserverait pas moins son entière qualité – sinon plus encore.
Dans un tout autre registre, sans confiner à l’exercice citationnel tel que pratiqué par l’ami Quentin, la réalisatrice Lucile Chaufour a truffé son premier long de ces fragments référentiels chers à la mémoire des passionnés du 7e art, tout en signant un vrai et beau film sur le rock n’ roll, les hommes, les femmes, l’amour / la dépendance bafoués et la lutte des classes. Une pellicule polysémique, émotionnelle, capable de véhiculer les vraies valeurs (perverties dans la production hexagonale sous perfusion comico-mongoloïde ou dépressive, et aussi par une certaine frange hollywoodienne, Michael Bay en tête) du divertissement populaire tout en se situant dans une mouvance artistique indépendante voire underground, seule contre tous les pré-formatages et les diktats du concept prétendument « grand public ». Violent Days parle du réel avec les atours d’une vraie fiction à l’ancienne et intemporelle à la fois ; Violent Days parle de vrais gens dans leur labeur, dans leur violence des samedis soirs où l’on sort entre potes, transmués en personnages de cinéma, toutes époques non pas confondues, mais fusionnées.
En attendant de lire dans VERSUS n° 17 notre critique / analyse détaillée de cette production salvatrice pour le cinéma « français, monsieur » – et qui disparaîtra sans doute trop tôt de la programmation des salles, alors hâtez-vous – brève rencontre, en forme de portrait / propos recueillis, avec la réalisatrice des ces jours violents forcément inoubliables.

Docu & fiction
« Déontologiquement, je ne peux pas dire que j’ai fait un documentaire ».
Violent Days est un film aux frontières du genre parfois, et qui utilise une matière documentaire, des lieux, des façons de filmer, des interviews mais ce que le spectateur voit est « une remise en scène », agrémentée de captations parcellaires, des paroles de travailleurs – de cariste par exemple –, ancrées dans la réalité de leur exploitation mais aussi de leur passion totale pour le rock n’ roll – une raison de vivre, de se décloisonner du quotidien ouvrier.

Le regard de classe
Quid du travail de représentation cinématographique des classes populaires, forcément délicat, d’un côté comme de l’autre ? « Je n’aime pas l’esthétique du malheur, cette instrumentalisation de l’autre ou cette complaisance qui explore et se repaît de ce qui ne résiste pas, de ce qui souffre », précise Lucile Chaufour, dont le langage, autant hors-champ que plein cadre, via les images ou les mots (ses notes de réalisation sont un trésor d’éclairage des concepts manipulés dans le film), se révèle d’une précision inouïe, moteurs d’une rhétorique inflexible, qui sait où elle va et ne se détourne pas du sens, premier, essentiel, du message – des effets ? – qu’elle produit. « Pour moi, les plus beaux films sur le milieu ouvrier sont ceux où les personnages ne sont pas systématiquement ramenés aux a priori de classe, déshumanisés par un traitement qui les rend exotiques ou affligeants, qui les limite et les contraint aux attendus de scénaristes non concernés et peu documentés. Et puis, même si le contexte social et personnel est parfois déceptif, je préfère m’intéresser aux personnages qui, malgré leurs limites, portent en eux un désir, parfois très ténu, parfois naïf, de changement, qui interrogent, qui refusent d’admettre la brutalité du monde. »

Événements et mouvements
L’histoire que raconte Lucile Chaufour est aussi humaine, émotionnelle. Une influence importante dans ses notes de réalisation, John Cassavetes : « Pour moi, le cinéma de Cassavetes a été une autorisation formidable à faire du cinéma, j’ai découvert ses films dans les années 80, c’était une l’époque où l’esthétique léchée des films du type La Lune dans le caniveau me glaçait… Il y avait une alternative avec quelques films comme Star Suburb (La Banlieue des étoiles, Stéphane Drouot) dont l’humanité, la fragilité, le bricolage, la féerie, le désespoir résonnaient plus justement pour moi, mais je n’y trouvais pas l’élan, la vitalité que je cherchais. Et puis un ami m’a dit de venir voir un film qu’il avait programmé dans un cinéma en banlieue, c’était Husbands, non sous-titré, je n’ai pas tout compris mais ça m’a fait un bien fou : participer à ces moments intenses, désespérés, amoureux, cette façon de chercher une vérité de l’instant au risque de l’”accident” formel… je me suis dit : c’est ça que je veux ressentir… et même Meurtre d’un bookmaker chinois, qui ne m’a pas autant plu que Minnie & Moskowitz, Une Femme sous influence, Opening night… a été une leçon pour moi : expérimenter la façon dont un plan peut transformer en soi la compréhension du cinéma, en l’occurence, ce plan dans les premières minutes du film, où l’on suit Ben Gazarra dans un café. D’abord surprise, un peu critique, puis perplexe de la durée que prenait ce long plan erratique et souvent sous-exposé, j’ai de façon de plus en plus précise ressenti l’ouverture, la liberté, la légèreté qu’il inscrivait en moi : on pouvait filmer comme ça, assumer un plan à ce point fragile dans la narration, et rendre par là même accessible au spectateur, d’abord perplexe et déstabilisé, une vérité du personnage et de la situation qu’aucun dialogue n’a besoin d’expliciter. Il y a d’ailleurs une référence au film dans Violent Days ; savez-vous quelle chanson chante Ben Gazzara avant le meurtre, quand il téléphone à son club ? Celle que chante, aussi, Mr Sophistication quand Gazzara monte sur scène à la toute fin du métrage… » [J’ai triché ami lecteur, j’ai revu le film depuis l’entretien : « I Can’t Give You Anything But Love ».]

Cinéma total
Si le film de Lucile Chaufour parle si bien au spectateur, c’est sans doute parce qu’elle-même parle brillamment du cinéma. Ses références sont pointues, nombreuses, intarissables, et l’amateur éclairé, pour ne pas dire plutôt l’expert, saura retrouver dans les séquences de Violent Days des hommages aux classiques. La Notte d’Antonioni, Psychose, Les Désaxés de John Huston, Samedi soir, dimanche matin de Karel Reisz, Nashville de Robert Altman… Il n’est pas important de les repérer pour apprécier le film. Mais l’amour que Lucile Chaufour porte à ces cinématographies signifiantes et esthétiques permet d’en mesurer la portée instinctive, de capter pour de bon l’énergie communicative de cette histoire de déjante du samedi soir avant / après un concert de rock au Havre.
Propos recueillis par Stéphane LEDIEN
Violent Days > sorti en salles le 16 septembre 2009
Violent Days – Bande Annonce 1
Violent Days – Bande Annonce 2
