“Inglourious Basterds” de Quentin Tarantino

A fistful of pellicule

Une fois encore avec Tarantino, les bas-fonds de l’analyse critique auront été atteints, ses Inglourious Basterds étant taxés au mieux de gaudriole guerrière, au pire de révisionnisme. Des reproches qui marquent peut être maladroitement la déception liée au traitement final adopté puisqu’aux relectures initialement envisagées (mais surtout fantasmées par la presse dite spécialisée) des Douze salopards de Aldrich et de Pour une poignée de salopards (titré Inglorious Bastards) de Enzo G. Castellari, Q.T préfère nous emmener sur un terrain moins balisé et n’applique ses intentions de départ qu’aux basterds en titre dont les apparitions à l’écran seront finalement limitées. Mais qui oserait s’en plaindre vu le monument pelliculé qu’il nous offre ?!

Dans une interview donnée aux Cahiers du cinéma à l’occasion de la sortie cannoise du film, Tarantino déclarait que il n’y a « pas besoin de dynamite quand on a de la pellicule». Un propos à la signification double puisqu’il renvoie à la fois à la séquence montrant les bandes de 35mm amassées derrière l’écran prête à être enflammées afin de provoquer un incendie vengeur, et constitue à la fois une analogie guerrière ayant trait à la capacité du medium de prendre position en dynamitant des idéologies iniques. Stigmatisé un amuseur de génie par une critique à côté de ses pompes, Tarantino nous a offert des films qui se sont toujours montrés d’une grande profondeur que leurs qualités esthétiques et leurs vertus excitantes semblent occulter. Inglourious Basterds n’y échappe pas même si dans l’ensemble il a été plutôt bien reçu, certains en viendront rapidement à opposer les mêmes reproches lus ou entendus depuis quinze ans (trop de dialogues, trop de références, maniérisme impersonnel, etc.) voire inaugureront dans l’absurdité en le taxant d’héritier des grosses comédies type 7ème compagnie ou Z.A.Z. Bien que le film soit sorti sur les écrans depuis quelques mois, il n’est pas prêt de sortir de nos mémoires tant il demeure jubilatoire sur tous les plans. Sans doute le film de l’année 2009 et il se doit d’être apprécié en version originale car jamais depuis McTiernan l’appropriation linguistique ne se sera révélée aussi bien mise en scène et décisive. Une fiction que le réalisateur de Reservoir dogs soumet à sa vision, à sa perception de plus en plus affinée et affirmée du 7e Art.

Il était une fois…

Inglourious Basterds se joue et (re)joue des conventions, des références et de l’Histoire pour réaffirmer une fois de plus et sans doute définitivement la puissance du cinéma sans oublier de donner corps à un récit remarquablement construit. Nous suivons différents personnages, le commando de chasseur de nazis, Shosanna la rescapée, le colonel Landa le chasseur de juifs et les instigateurs de l’opération Kino, dont les actions convergeront vers le cinéma parisien tenu par Shosanna et où doit être projetée l’avant-première de la dernière bande propagandiste de Goebbels en présence du gratin allemand et de Hitler.
Comme toujours, Tarantino s’amuse toujours autant à parsemer son film de références en tous genres qui ici seront difficilement repérables pour la plupart car mettant en jeu le cinéma allemand des années 30/40. De toute manière peu importe car le réalisateur ne cède jamais à la facilité d’une succession de citations simplement illustratives, mais les utilise pour nourrir son cinéma et son projet de mise en scène. Ce sont bien plus que des clins d’œil pour initiés puisqu’elles permettent autant de caractériser des personnages de comic-books (les basterds du titre) afin de leur donner une véritable épaisseur (le lieutenant Raine est un double hommage : à l’acteur Aldo Ray, prototype même de l’incarnation du soldat américain et au personnage du major Rane interprété par William Devanne dans Rolling thunder) qu’elles renforcent la scénographie et la dramaturgie.
Et comme toujours, Tarantino démontre avec jubilation qu’il excelle dans les longues scènes de confrontations verbales, ciselant des dialogues qui claquent, faisant du verbe l’arme de prédilection de son univers. C’est encore plus remarquable dans ce dernier film. Non seulement, il respecte les différentes langues usitées dans un contexte de seconde guerre mondiale (le français, l’allemand, l’anglais, l’italien pour un gag savoureux et hilarant) mais leur utilisation renforce l’immersion dans une fiction où tous les personnages se montrent excessifs. Pour exemple, l’allemand ne sera sous-titré, et donc rendu intelligible, que lorsqu’un personnage familier le comprenant sera présent à l’écran. Ainsi le spectateur sera aussi désorienté et plus tard terrifié que Shosanna lorsque celle-ci subit les avances d’un officier nazi (fierté de la nation pour avoir descendu un maximum d’alliés) puis sera convié à la même table que Goebbels où viendra les rejoindre le bourreau de sa famille, le chasseur de juifs Hans Landa, qui va s’évertuer à la soumettre à un interrogatoire que dissimule mal son inquiétante suavité. Mais le plus fort est que l’intention du réalisateur nous explose à la gueule dès la magnifique scène d’introduction de vingt minutes convoquant admirablement Sergio Leone et dont la théâtralité mortifère expose sans ambages l’importance que va revêtir la maîtrise du langage sous toutes ses formes. Landa tisse un impitoyable piège sémantique parfaitement dissimulé par nos habitudes de spectateurs. Le passage du français à l’anglais dans les échanges entre l’officier et le fermier semblent ainsi respecter une convention hollywoodienne telle qu’usitée dans des films comme K19, Les Insurgés ou Walkyrie alors qu’il s’avère un habile moyen de cryptage à l’encontre de la famille juive planquée sous le plancher et nous-mêmes confortablement enfoncés dans nos fauteuils.

Les dialogues ont une importance capitale dans toute son œuvre et manifestement encore plus dans ce film, notamment dans sa pierre angulaire, la fameuse scène dans la taverne située dans une cave – promptement conspuée par de nombreux spectateurs (la scène, pas la cave). D’une durée désarçonnante, elle surprend donc par sa longueur mais aussi par son ampleur et son rythme. Tarantino rejoue ses scènes fétiches de personnages discutaillant autour d’une table mais en parvenant à se renouveler de manière incroyable, rythmant le tout de digressions humoristiques, cinéphiliques pour faire monter progressivement la tension jusqu’à l’explosion de violence concluant la séquence. Le réalisateur réussit même à nous conditionner, à nous faire prendre conscience du danger de la topographie des lieux d’abord au travers de la répétition par le lieutenant Raine que le risque encouru est immense puisque si cela tourne mal, les possibilités de s’échapper d’un tel endroit sont réduites, puis en jouant sur cet enfermement en réduisant ses cadres, aucun plan d’ensemble de la cave ne nous permettra d’apprécier son agencement (l’endroit où se tenait l’officier de la gestapo ne nous sera révélé qu’au moment où il prendra la parole). Du grand art tant formel que dans l’écriture.
Bien sûr, la grande force du film rédise dans cette réflexion sur toutes les formes de langage, parlé et cinématographique, cette mise en abyme constante du cinéma et de la réalité, comment les deux s’interpénètrent, s’apprivoisent, s’opposent, se complètent…

Cinéman

Toute l’œuvre de Tarantino se définit par le rapport étroit qu’elle entretient avec le cinéma. À tel point que les personnages ne devront leur salut qu’en parvenant à décrypter les images et les codes que s’est appropriés Q.T. Plus encore que dans Kill Bill, cette approche est parfaitement identifiable dans Boulevard de la mort. Le premier quatuor de jeunes filles périt par méconnaissance cinéphile (l’obscure filmo de Stuntman Mike n’évoque rien pour elle) alors que le second groupe retourne la situation à son avantage par leur reconnaissance (Point limite zéro de Richard Sarafian est explicitement évoqué à table par les belles). Là encore avec Inglourious Basterds, tout est une question de maîtrise des références et du langage cinématographique.

Q.T exprime certes sa cinéphilie par l’intermédiaire du lieutenant Hicox (Michael Fassbender) non pas pour impressionner la galerie mais pour définir la mission et ses instigateurs. Il est engagé par le général interprété par Mike Myers au vu de ses impressionnants états de service qui dans l’univers tarantinien consiste non pas dans des faits d’armes mais dans la capacité analytique dont font preuve ses personnages. Ses deux livres d’analyse critique ont été publiés, c’est ce qui lui vaut d’être considéré comme le plus apte à mener à bien l’opération Kino (qui en allemand signifie…cinéma !). Une scène loin d’être gratuite car elle définit le personnage de Hicox qui parviendra dans la taverne à déjouer un temps la suspicion du major de la Gestapo grâce à ses connaissances cinéphiliques (un film de G.W Pabst, L’Enfer blanc du Piz Palu, en l’occurrence).
Cette mise en abyme du cinéma est ainsi illustrée tout au long du métrage et notamment lors de l’interlude pop contant l’histoire de Hugo Stiglitz qui en plus d’éclaircir et renforcer le background du personnage, se révèle un enrôlement littéral et figuratif du renégat puisque Raine et ses hommes le libèrent de sa geôle pour l’engager dans leur entreprise d’extermination et s’apparentant à un véritable casting (sont évoqués ses talents particuliers). Le lieutenant Raine, toujours, se réjouit des exploits brutaux de l’Ours juif (Eli Roth) aussi excitants pour eux (voire plus) qu’un spectacle cinématographique. Ou encore, cet échange lors de l’avant-première de Fierté de la nation où Hitler félicite pour son travail, son meilleur film, le producteur Goebbels.

Tarantino a beau convoquer un monde allégorique dès l’introduction de son film (« Il était une fois, dans une France occupée par les nazis »), un monde entièrement dévoué à son art et sa passion (sa cause ?), il n’instaure pas une appréhension passive puisque la bonne interprétation des images sera aussi décisive pour les spectateurs (démontrant clairement un respect sincère de son audience) et des personnages entretenant un lien de plus en plus fort avec le cinéma (actrice, projectionniste, critique…). Envisageant certes son medium de prédilection comme refuge mais surtout comme moyen ultime de lutter contre la barbarie (physique, idéologique, culturelle), le réalisateur n’en reste pas moins taraudé par l’expression de sentiments viscéraux. S’il continue à s’appuyer sur une démarche purement théorique (comment adapter les images que j’aime et transformer emprunts et citations pour nourrir mon récit), le cinéma de Tarantino se développe de plus en plus autour de l’idée de faire correspondre les émotions que ses personnages suscitent ou subissent avec leur représentation filmique. C’est particulièrement prégnant lors de la séquence dans la cabine de projection où les sentiments de Shosanna envers Fredrick Zoller semblent évoluer selon les expressions affichées par ce dernier dans le film projeté. Q.T parvient avec Inglourious Basterds à une impressionnante symbiose entre caractérisation, narration et images de cinéma.

Puissance du cinéma

C’est vraiment remarquable lorsque Zoller rejoint Shosanna, incapable de supporter plus longtemps l’inhumanité que lui retourne le film de ses exploits. Déterminée à réaliser sa vengeance, elle est contrainte d’abattre dans le dos le soldat qu’elle peine à éconduire. Après avoir manifesté une violence surprenante, elle ne peut s’empêcher peu après d’exprimer une humanité absente chez les autres personnages en s’approchant du corps gisant au sol. Une compassion fatale puisque Zoller en profite pour l’abattre. La mort de Shosanna est la dernière occasion pour Tarantino de la magnifier (superbes plans de Shosanna habillée de rouge dans l’encadrement d’une porte ou songeuse en regardant par la fenêtre, entre autres) puisqu’avant de tomber lourdement au sol, son corps criblé de balles et violemment projeté contre la vitre de la cabine est filmé au ralenti sur une musique lyrique. Un effet grandiloquent qu’il ne concède qu’à la jeune juive. Cette fin esthétiquement mise en valeur intervient juste avant que le montage de Shosanna n’entre en jeu, de sorte que lorsque son visage apparaîtra sur l’écran, nous aurons l’impression d’une incarnation totale de son esprit, de son âme sur la pellicule. Le réalisateur utilise à merveille son art d’élection pour livrer des images d’une beauté presque effrayante tant leur puissance semble se déverser dans la salle. Ainsi, le plan moyen de Shosanna filmée en légère contre-plongée et s’adressant à la caméra permet d’être raccord avec les images précédentes de Zoller et de donner plus de force à ce renversement. Tarantino subvertit un cinéma propagandiste en lui adjoignant un style rappelant le cinéma expressionniste allemand, et lorsque les flammes de la pellicule en train de brûler atteignent l’écran, celles-ci donnent à ce visage d’ordinaire si doux une dimension infernale et fantastique exaltante.

Quand bien même l’analogie avec le cinéma semble surlignée au stabilo, comme lui reprocheront certains, Tarantino ne lie pas la résolution de ses pistes narratives à un lieu consacré au 7è Art par facilité ou pédanterie mais bien parce que dans le programme du film cela procède d’une logique implacable. Les renvois constants à son amour pour le cinéma infusent toute son œuvre et Inglourious Basterds ne fait pas exception. Comment pourrait-il en être autrement pour ce cinéphage compulsif, véritable génie de l’écriture dont le talent et la vision parviennent même à influencer la réalisation de Tony Scott sur True romance ?

Un film, deux réalisateurs

Roi du détournement d’intention, Tarantino déjoue une fois de plus nos attentes en laissant au second plan le commando de salopards sans gloire pour se concentrer sur les deux véritables « héros », Shosanna et le colonel Hans Landa. Et oui, ce dernier est le seul personnage apparaissant dans les cinq segments et dont il semble tirer les ficelles jusqu’au retournement final.
Landa veut tout maîtriser jusque dans ses moindres détails. Il donne une terrible preuve de ses capacités d’entrée de jeu dans cette ferme normande. Ce désir ne fera que s’accentuer. Ainsi, l’expression dont il n’est pas certain de l’exactitude au moment de chausser le pied de Diane Kruger, il en vérifiera la validité lors de la confrontation avec Aldo Raine. Par le biais de cette expression a priori anodine, Tarantino va jouer sur trois tableaux en même temps. Premièrement elle illustre le fétichisme du réalisateur pour les pieds (voir les nombreux plans anatomiques de cet ordre dans Boulevard de la mort) et les digressions étranges (la conversation sur les burgers dans Pulp Fiction, la discussion sur la signification de Like a virgin dans Reservoir Dogs…) mais ici elle va permettre à l’officier nazi d’accroître sa position dominante. Comme démontré précédemment par le film, celui qui maîtrise le langage maîtrise les événements. Non seulement cette expression détermine le rapport de force entre lui et Aldo l’apache mais elle le déstabilise par son incongruité et le trompe sur la trahison un moment envisagée de l’actrice/espionne. Mais c’est sans doute dans la lutte métatextuelle que se livrent Q.T et Landa pour la maîtrise du récit, de l’histoire (et de l’Histoire) que le film se montre réellement délectable et impressionnant. En laissant s’échapper Shosanna après l’exécution de sa famille, Landa affirme sa supériorité et peut être même a t-il déjà compris le reste du film (il lui offre un verre de lait lorsqu’ils mangent un strüddel !) et le rôle qu’il veut y tenir. C’est lui qui mène la danse et qui permet in fine aux basterds de réaliser leur mission. Mais Tarantino par l’intermédiaire du lieutenant Raine, figuration des B-movies irrévérencieux et excessifs qu’adorent l’artiste, n’a pas dit son dernier mot. Aldo l’esthète de la gravure sur front de croix gammée, s’il n’empêche pas Landa d’obtenir l’immunité au moins inscrira pour toujours son infamie.

Cette lutte opposant le réalisateur à son personnage de fiction rappelle la virtuosité d’un autre génie, Johnnie To qui dans le surprenant et génial Breaking News entretenait des rapports similaires avec une jeune lieutenante de police chargée d’interpeller des gangsters retranchés dans un immeuble.
Cette reprise en main physique opérée par l’Américain aura été annoncée par la reprise en main artistique de la projectionniste juive. Le film est vraiment remarquablement construit puisque l’on assiste dans le dernier chapitre à un spectaculaire renversement vindicatif quasiment symétrique avec le segment introductif. Shosanna prend les rênes du film au départ mené par Landa en dressant un piège non plus basé sur la linguistique mais le langage cinématographique grâce à son montage pirate inséré dans le film de Goebbels. De même, l’exécution de Hitler est un écho au massacre de la famille Dreyfus et l’on apprécie de voir la diaspora nazie subir le sort des juifs : confinés dans un espace clos avant d’être brûlés vifs. Enfin, les voir pris de panique devant les flammes et l’impossibilité de s’échapper renvoie à l’image des rats que Landa associait aux juifs. La boucle est bouclée.

Pour le réalisateur de Pulp Fiction, le cinéma est apte à racheter l’Histoire, à la venger de manière extatique et cathartique. Non pas au mépris d’une vérité et réalité historique, que Tarantino n’a d’ailleurs jamais recherchée, mais bien par la puissance métaphorique du medium cinématographique.
Dialogues et réalisation au cordeau, le film emporte définitivement l’adhésion par son mélange des genres, à la fois film de guerre, de commando, de complot militaire, comédie, comic-book (voire pulp et fumetto) et mise en abyme constante du 7e Art où chaque partie se retrouve ponctuée et se conclut par un climax violent, jusqu’à l’apothéose finale, ce retournement ultime et vengeur. Si les inglourious basterds du titre seront finalement peu présents à l’écran, les quelques scènes montrant leurs exactions (ils scalpent en gros plan, défoncent la tête des nazis à coup de gourdin !) conditionneront le récit tout entier puisqu’à la simple évocation de leurs noms, Hitler entrera dans une rage folle, les soldats allemands trembleront de peur et Landa s’efforcera d’y apposer un visage. Et nous, d’applaudir avec entrain le cinéma total que nous offre Tarantino.

Nicolas Zugasti

Lire aussi notre chronique cannoise dans VERSUS n° 16, disponible à la vente sur le site.
Retrouvez aussi notre dossier complet sur Tarantino dans VERSUS n° 5, en vente en PDF avec le nouveau numéro ; et notre article sur Boulevard de la mort dans VERSUS n° 12.










[point de vue] > “The Descent : Part 2″ de Jon Harris

[En bonus à l'approche de la parution de VERSUS n° 17 : un "point de vue" sur The Descent : Part 2, finalement non conservé dans le sommaire, pour des raisons de parution décalée. Découvrez la critique - positive - ci-dessous, ou téléchargez en PDF la chronique initialement mise en page pour le prochain numéro, en cliquant ici.]

point de vue
The Descent : Part 2

Réalisé par le monteur du film original, The Descent : Part 2 commence son intrigue exactement là où celle du film de Neil Marshall se terminait, et réussit le pari audacieux d’être aussi tendu et claustrophobique que son brillant modèle. Même si le métrage repose sur un canevas des plus basiques (trivial diront certains), le spectateur est comme happé par les ténèbres de ce monde souterrain inconnu, comme le sont les protagonistes de l’histoire. L’excitation de ces secouristes chevronnés à l’idée d’être les premiers à arpenter ces galeries jamais encore explorées par aucun spéléologue va vite faire place à la terreur la plus psychotique quand ils vont se retrouver face aux Crawlers. Comme chez Lovecraft, l’horreur émerge d’un univers échappant à l’entendement humain. La recherche de la lumière, porte de sortie de ces galeries où règne la Mort, devient la seule préoccupation des personnages, une fois conscients du danger encouru. Une motivation qu’on retrouve également chez le spectateur, qui tente de se soustraire à la noirceur des images et se raccroche à la moindre luminosité éclaircissant le cadre. Une aversion pour la pénombre savamment utilisée par le réalisateur pour élaborer ses « effets de trouille ». Lors d’une des premières apparitions des Crawlers, le regard du spectateur – tout comme celui d’un des personnages – se focalise sur les images lumineuses de l’écran d’une caméra vidéo, alors même que l’effroi surgira « hors-cadre » : la technologie n’est donc d’aucune aide pour les protagonistes, puisque susceptible de se retourner contre eux. Précieux instruments de communication, les radios se révèlent être au final le moyen le plus sûr d’attirer l’attention de ces prédateurs à l’ouïe si fine peuplant ces cavités exigües. La survie dans ce milieu hostile passera au contraire par le retour à une forme de bestialité primitive : retrouver « l’Humanité » en réveillant cette animalité qui sommeille au plus profond de nous. Un paradoxe fascinant, tout comme l’est cette sauvagerie bestiale qui se dégage du métrage. Impossible de ne pas voir in fine en Sarah et ses amies les parfaits avatars féminins du Major Dutch Schaefer, héros du Predator de McTiernan.

Fabien LE DUIGOU

GRANDE-BRETAGNE 2009 RÉAL. & MONT. : JON HARRIS SCÉN. : J BLAKESON, JAMES McCARTHY, JAMES WATKINS DIR. PHOTO : SAM McCURDY MUS. : DAVID JULYAN DÉCORS : SIMON BOWLES SFX : PAUL HYET PROD. : CHRISTIAN COLSON & IVANA MACKINNON POUR CELADOR FILMS PRODUCTION INT. :SHAUNA MACDONALD, NATALIE JACKSON MENDOZA , KRYSTEN CUMMINGS, GAVAN O’HERLIHY, JOSHUA DALLAS, ANNA SKELLERN, DOUGLAS HODGE … DUR. : 1h33 DIST. : PATHÉ DISTRIBUTION DATE DE SORTIE : LE 14 OCTOBRE 2009







Monde perdu et cul entre deux chaises

Affiche

Dans quelques années (quelques mois, même), il se pourrait bien que Le Monde (presque) perdu de Brad Silberling (Casper, c’était lui ; un talent technique certain, donc, reconnaissons-le…) fasse partie de nos films honteux tant aimés. Pour le moment, et sans crier au nanar ni à la daube friquée (ce qu’il n’est assurément pas), l’on se contentera de regretter l’équilibre instable dont fait preuve ce métrage sans doute exploité en tant que sortie technique en attendant de trouver son public en DVD.
C’est qu’ici, deux écoles se marient sans être vraiment compatibles : celle de la « nouvelle génération » comique américaine (Will Ferrell fait son numéro et ça marche, soutenu par la prestation de Danny McBride en cul-terreux / macho man de choc), et celle du blockbuster anonyme sans personnalité stylistique mais à l’efficacité et à l’impact éprouvés et reconnus. Plus qu’au divorce ou aux scènes de ménage, ce mariage de déraison (étrange choix que celui de ce réalisateur, sans doute motivé par la maîtrise des effets spéciaux et des contingences de production de séquences spectaculaires) conduit au statu-quo fragile des deux genres, comédie burlesque et fantastique pur alternant leur domination sur le récit, sans que l’un ne marche sur les plates-bandes de l’autre. Le Monde (presque) perdu raconte le périple dans un univers parallèle qu’entame par mégarde le paléontologiste fantaisiste Rick Marshall, accompagné d’une étudiante admirative de ses travaux sur l’espace-temps (la britannique Anna Friel, bien mimi il faut le dire), et d’un péquenaud prénommé Will (McBride, donc, qui en fait des tonnes mais reste très hilarant). Dans ce que l’on peut définir comme un mélange de préhistoire, de terre post-apocalyptique et de « décharge du réel », Marshall et ses acolytes, auquel se joint un acteur déguisé en peluche de singe, non pardon, un primate du nom de Chaka (c’est voulu pour le costume, on est dans une comédie ; mais il est vrai que comparé aux soins apportés aux autres créatures, ce détail jure un peu), se confrontent à un T-Rex ronchon et rancunier (gag énorme du « cerveau pas plus gros qu’une noix »), ainsi qu’à des bestioles en tout genre (la piqûre de moustique, hallucinante aussi) et surtout une tribu d’extraterrestres aux yeux globuleux sous l’emprise d’Enik, un gourou-méchant (« toujours se méfier d’un type en tunique » dit Will / McBride) qui maîtrise la technologie capable de les renvoyer dans le monde réel.

Dire que le film constitue un fourre-tout relève de l’euphémisme. Pour un T-Rex d’un réalisme digne des plus grosses productions fantastiques des dernières années (un classique désormais du cahier des charges des techniciens des effets spéciaux numériques), il faut se fader un chaka primate grotesque, échappé d’un mauvais bal costumé période Benny Hill (volontaire, oui, mais dans un registre potache qui nuit à l’homogénéité formelle, visuelle, de ce monde inconnu). Pour quelques scènes généreuses en figurants et créatures, il faut subir une bonne partie du film cadrée serrée, qui ne convoque à l’écran que quatre acteurs, cinq si l’on compte le présentateur télé du prologue et de l’épilogue, dans des décors réduits au strict minimum, comme si la totalité de l’argent avait été investie dans le dino irréprochable, Enik et ses affreux (kistch mais cool) ou quelque insecte géant passant furtivement dans le champ. Rythmé d’une étrange façon (on finit par se laisser porter tout en trouvant le temps long selon une succession de sketches et de péripéties physiques plus enlevées), Le Monde (presque) perdu manque d’implication dans l’écriture par rapport à son sujet fantastique pour vraiment emporter l’intérêt spectaculaire ; la partie reptilienne du cerveau se plie alors à la volonté d’une pellicule voulue comme parodique (d’où Enik et autres débordements graphiques) où le T-Rex et les enjeux d’un monde hostile n’ont plus vraiment leur place ou en tout cas leur crédit diégétique.

Il était possible de rebondir sur le rapport entre mythe et réalité tout en rendant hommage aux vieux films de science-fiction et aux séries B voire Z d’antan (hommage que suggèrent ces troupes d’extraterrestres à écailles rappelant par exemple Le Continent des hommes poissons). Là où Galaxy Quest (Dean Parisot) transformait le faux en vrai pour ses héros et jouait de ce décalage pour divertir tout en restant trépidant, Le Monde (presque) perdu sert principalement de véhicule discursif aux blagues de Ferrell et McBride, souvent excellentes bien que débiles mais ça n’est pas la question (ce monolithe à vibrations sonores sur lequel ils s’appuient pour reprendre en chœur le Do You Believe In Life After Love ? de Cher, sans doute l’un des meilleurs moments du film). Et le fantastique dans tout ça ? Il reste une toile de fond, un genre dont n’ont pas besoin les interprètes pour nous faire rire, un univers dont la cohérence nous échappe, parce qu’elle est définie d’une main raide par un réalisateur capable dans ce domaine mais peu porté sur la gaudriole, et d’une autre, détendue, par une équipe d’auteurs/interprètes venus là pour déconner à pleins tubes. Il y a bien quelque chose de perdu dans cette entreprise casse-gueule mais roborative à la loufoquerie presque culottée (malgré une fin étriquée une fois de plus) ; quelque chose que l’on retrouvera sans doute en DVD et dans des conditions de visionnage moins exigeantes une fois aussi que le ratage du mélange des genres aura été avalé pour de bon.

Stéphane Ledien

> Film sorti en salles le 26 août 2009






“Silver City” de John Sayles : mieux vaut jamais que tard !

affiche du film

Figure de proue d’un cinéma américain qui donne encore sa légitimité à l’étiquette « indépendante » pourtant en pleine perte de sens (il faut dire que l’adjectif ne veut plus dire grand-chose s’agissant des films US, car derrière des petits studios de genre se cachent souvent des majors-rouleaux compresseurs), John Sayles n’aura pas déchaîné l’enthousiasme des distributeurs français avec son quinzième long-métrage réalisé en 2004, et projeté sur nos écrans… cet été, donc avec cinq ans de retard. Depuis, l’homme a sorti Honeydripper (2007) avec Danny Glover, inédit chez nous (ben voyons), et co-signé le scénario des Chroniques de Spiderwick de Mark Waters, tout en s’offrant quelques apparitions sympathiques, notamment Dans la brume électrique de Tavernier. Handicapé par sa projection plus que tardive (le mot péremption nous vient même à l’esprit, un comble), Silver City pose la question de l’ancrage absolu du cinéma dans l’actualité ponctuelle de son moment de production et d’exploitation. Un ancrage qui privilégie l’impact mais exclut toute longévité idéologique, sauf à accepter qu’elle soit soluble dans le temps (et le film avec).

Voilà donc l’exemple type du film trop contextuel pour s’inscrire dans la durée, en tout cas d’un strict point de vue pamphlétaire. En se focalisant sur les dessous crapuleux de la campagne électorale d’un candidat « fils de » et benêt (toute ressemblance dynastique avec George W. Bush est plus qu’appuyée) au poste de gouverneur de l’Etat du Colorado, Sayles choisit de mettre les pieds dans le plat de la colère, d’alerter les consciences en pointant du doigt les dangers (sociaux et surtout environnementaux) du pouvoir bushien. Inculte, inapte, écrasé par l’ombre de son père riche popriétaire et industriel aussi protectionniste que puritain, Dickie Pilager le futur sénateur (Chris Cooper) renvoie sans aucun doute à l’incapacité notoire de George « W ». La peinture rance de son entourage politique ne vaut surtout que par l’interprétation de Richard Dreyfuss, en Directeur de Campagne retors, et qui retrouve ici l’esprit du Dick Cheney qu’il incarnait dans W. d’Oliver Stone. Le reste du casting attire la sympathie du spectateur, du beau monde d’ailleurs qui rend très crédible ces rapports humains éprouvés par les sentiments (Maria Bello), l’intégrité professionnelle mais sociopathe (Tim Roth en webmaster de site d’info underground), la rivalité amoureuse (Billy Zane), les histoires de famille (Daryl Hannah – le retour ?), l’extrêmisme (Miguel Ferrer en dangereux démagogue)…

Au-delà de cette caricature réchauffée maintenant que Jr. a quitté la Maison Blanche, Sayles introduit dans son métrage l’idée d’une paranoïa grandissante, intrigue autrement plus nerveuse et dédiée à l’enquête que mène l’ancien journaliste d’investigation reconverti dans la détection privée, Danny O’Brien (Danny Huston, épatant). Problème : Sayles souffle constamment le chaud de cette tension politique de plus en plus palpable et le froid de sa dénonciation cynique décrite ci-avant mais qui tire à blanc a posteriori. Les interventions parallèles d’un détective amateur latino que Danny O’Brien embauche pour le seconder, le monde interlope et ouvrier que fréquente le même O’Brien en menant ses recherches constituent autant d’incursions réjouissantes dans un univers que le réalisateur maîtrise mieux que le pamphlet pur et dur.
Pour du film noir à conscience sociale, Sayles fera toujours l’affaire ; pour de l’offensive politique façon Starship Troopers, non. Surtout quand le film a valeur de discours de répression de la politique des Bush mais qu’il est diffusé après la bataille : électorale, écologique, humaine.
Bref, si l’adage veut que pour visionner un bon film, de surcroît un John Sayles, « mieux vaut tard que jamais », pour une fois il ne se vérifiera pas. Silver City est un film à l’intérêt anachronique. Et l’on regrettera, en passant, qu’aucun distributeur français n’ait eu les couilles, les tripes, l’idée (un comble…) d’en acquérir les droits quand le jeu en valait la chandelle politique.

> Sorti en salles en France le 22 juillet 2009.

Stéphane Ledien





Star Trek par J.J. Abrams
6 mai, 2009, 9:20
Classé dans : DES FILMS & DÉBATS | Mots-clefs: , , , , , , , , ,

J.J. Abrams se serait-il reconverti en sauveur de franchises? On pourrait le croire, après qu’il ait profondément modifié l’impact des séries télévisées « à l’américaine » avec « Lost » et « Alias », avant de reprendre à son compte la série des « Mission : Impossible » au cinéma. Son travail sur « Star Trek » procède du même syncrétisme : goût pour le matériau d’origine, double ambition narrative et esthétique, ainsi qu’une habile façon de jongler entre l’attente d’une tripotée de fans prêts à manifester leur mécontentement si l’on écorche le moindre nom de petite souris et cette part non négligeable du public qui aura surtout le souci de voir un bon film sans avoir à consulter au préalable d’Encyclopedia Universalis Trekkie. Pour répondre à cet impératif, il faut au créateur une savante dose de cohérence et de respect, un courage de tous les diables et, condition sine qua none, une très, très bonne idée de départ. Cette idée fut formulée par Abrams lui-même aux premiers temps du projet : « Il y a eu dix longs-métrages [tirés de « Star Trek »], mais c’est la première fois qu’un film aborde les origines de l’histoire que Gene Roddenberry a créée en 1966 ».

Abrams choisit donc de revenir en arrière pour relater la genèse d’une histoire que tout le monde (ou presque) connaît par coeur, celle des membres d’équipage du vaisseau d’exploration spatiale le plus connu du Cosmos cinématographique, l’U.S.S. Enterprise, exercice qui consiste à relier entre eux les points épars d’une mythologie déjà bien établie. Ce projet rappelle forcément celui, raté, de George Lucas avec la première trilogie « Star Wars ». Et si la comparaison n’est sans doute pas légitime, Abrams n’étant pas Gene Roddenberry, l’histoire des images n’est autre chose qu’un immense puzzle dont les pièces éparpillées parviennent parfois à trouver leur place et il est évident que celles de « Star Trek », sous l’égide du cinéaste surdoué, se sont agréablement emboîtées. Certes, la figure ainsi obtenue n’est pas exempte de défauts; mais personne, depuis Robert Wise et le métaphysique premier « Star Trek », n’était parvenu à recréer un tel exploit, pas même le comédien-réalisateur-scénariste Leonard Nimoy, infatigable Spock de la série originale, qui reprit le flambeau à plusieurs reprises pour signer quelques épisodes de la saga sur grand écran (parmi les moins ratés), et qui revient ici en guise d’hommage.

Il y a, indéniablement, un plaisir de cinéphile et de téléphage à retrouver, sur grand écran, des héros devenus légendaires. Les noms de James T. Kirk, Spock, Sulu, McCoy résonnent aux oreilles d’une génération d’amateurs comme les cloches dominicales à celles des fidèles, signe que la messe sera bientôt dite. Totalement dépendant de sa propre genèse cinéphile, un tel film est d’abord un appel puissant, un phare à la lumière particulièrement attirante pour les amateurs du modèle original ou, plus généralement, de science-fiction. Ce n’est qu’après coup qu’on le rend à sa dimension de création cinématographique, avec tout ce que cela implique de questionnements sur les personnages, le scénario, le contexte, le sens. Le sens? N’est-il pas toujours le même depuis des décennies? C’est à croire que l’humanité ne change pas, et que nous aurons à jamais des désirs identiques : explorer l’espace intersidéral, croiser la route de formes de vie inédites et passionnantes, s’aventurer au-delà de l’imagination. Un rêve d’enfant (pour le critique, pour le fan) et d’enfants (pour tous les êtres humains). Assister au décollage de l’Enterprise, devenir le témoin des actes courageux d’un équipage hétéroclite, craindre l’apparition attendue d’une race extraterrestre belliqueuse et sans scrupules… Tout cela suffirait presque à donner à « Star Trek » sa justification complète. Mais le film possède d’autres qualités.

L’essentiel du pari, dans un film comme celui-ci, réside dans la capacité des créateurs et des techniciens à représenter un univers crédible et potentiellement réaliste, au coeur duquel les savoureux délires technologiques (machineries spatiales démesurées, distorsions de l’espace-temps, téléportations) et linguistiques (« Armez les phasers » ou « Passez en vitesse de distorsion » font désormais partie intégrante du langage populaire) ne rentrent pas en contradiction avec l’établissement d’un contexte identifiable, qui se manifeste par des planètes, des constructions et des formes de vie immédiatement acceptables, et avec l’évolution de protagonistes, humains ou non, avec lesquels le spectateur doit faire corps. En d’autres termes, il doit exister une parfaite adéquation entre l’esthétique futuriste, très éloignée de nos préoccupations, et des enjeux reconnaissables, qui nous offrent d’éprouver danger et joie. Peu importe donc que Spock ait des oreilles pointues, du moment que le personnage parvient à exister physiquement pour le film et pour nous. En cela, le pari est parfaitement réussi, notamment grâce aux séquences d’ouverture qui imposent les personnages dès leur jeune âge, et installent le parallélisme entre un Kirk inexpérimenté et son futur capitaine en second, l’inexpressif vulcain Spock.

Abrams use de tous les artifices d’une mise en scène chiadée et parfaitement maîtrisée. On retrouve ici les tics visuels de « Mission : Impossible 3 », particulièrement dans l’utilisation très physique des jeux de lumière et dans des cadrages qui s’efforcent de rendre les corps et objets palpables. Un soin singulier a été apporté aux décors, à l’architecture, au design des vaisseaux spatiaux, aux costumes. Le tout au service d’un scénario sibyllin à souhait, explorant le thème consacré de la multitude des couches d’espace et de temps (thème cher à la série « Star Trek »), perclus d’incohérences narratives parfois grossières mais peu gênantes ; d’autant qu’Abrams sait parfaitement se faire excuser ces quelques facilités en proposant des guest stars savoureuses (dont Eric Bana, méconnaissable en méchant Romulien) et en multipliant les clins d’œil à la série originale. Et quand le générique de fin apparaît, illustré par les notes emblématiques de la partition de l’époque, on ne peut s’empêcher d’afficher un large sourire béat d’admiration. Plus qu’un grand film, « Star Trek » est d’abord une réussite de cœur. Et aucun défaut ne peut rivaliser avec cela.

Eric Nuevo



Appréhender plus justement “Watchmen – Les Gardiens” de Zack Snyder

De par son statut de film rêvé, attendu, maudit et déjà culte depuis plus de deux décennies maintenant, le Watchmen de Zack Snyder suscite bien des commentaires soit dithyrambiques, soit haineux, d’où aucun avis intermédiaire et un tant soit peu objectif (ou tout au moins suffisamment honnête et dénué de tout emportement affectif pour atteindre à une certaine vérité) ne semble émerger. Il devient du coup difficile de savoir ce qu’il advient réellement du film et non du « phénomène Watchmen » avant d’assister à sa projection, voire même après, car le spectateur lambda qui tente vainement de trouver son camp dans les deux attitudes décrites ci-dessus s’apercevra qu’il n’y parvient pas et se sentira bien seul ; Watchmen n’étant ni un excellent film (quoi qu’il puisse l’être parfois), ni un film raté (quoi qu’il puisse l’être parfois aussi), mais simplement un bon film. Et ce n’est déjà pas si mal.

Alfred Hitchcock aimait à dire que la plupart des films alors contemporains n’étaient pas du cinéma mais du théâtre photographié ou de la photographie animée parce qu’ils ignoraient les facteurs de l’émotion cinématographique et les lois de l’espace cinématographique. Aujourd’hui, il ajouterait probablement qu’en plus de ça, certains films ne sont que des bandes dessinées photographiées et/ou animées. Et avec Watchmen, Snyder (tout comme avant lui Robert Rodriguez sur Sin City) ne fait malheureusement rien de plus que ça, de la bande dessinée filmée, oubliant le plus souvent que l’intérêt de transposer un matériau d’un medium à un autre réside justement dans l’apport que le nouveau medium peut proposer. De ce fait, la phrase d’Hitchcock s’applique parfaitement au film de Snyder et en pointe admirablement bien ses plus gros défauts. Pourtant, lorsqu’il oublie de suivre le comic book d’Alan Moore et Dave Gibbons à la lettre ou plutôt à la case près, Snyder sait se montrer doué. Les scènes de combats sont ainsi parmi les plus lisibles que l’on ait pu voir récemment dans le cinéma américain. Le prologue est d’une efficacité redoutable dans l’effet de contrepoint offert par la juxtaposition de la douceur et du romantisme de la chanson de Nat King Cole, Unforgettable, sur la violence des images (même s’il convient de rappeler ici que l’idée est empruntée à John Woo et son génial Volte/Face). Il en est de même pour le générique de début qui allie le statisme de la case de bande dessinée au mouvement du plan cinématographique de façon brillante, ce dernier s’insinuant de façon presque imperceptible au sein d’images qui semblaient figées, leur donnant ainsi vie. Tout ceci aurait pu augurer d’un film suivant ces principes de mise en scène mais ce n’est malheureusement pas le cas. Snyder se contente au final de réduire ces idées initiales à des gimmicks qu’il va utiliser à outrance. Pratiquement chaque scène s’ouvre ou est montée sur une chanson ou un morceau de musique, et si parfois les choix peuvent se révéler pertinents car fonctionnant admirablement bien avec les images (comme la première scène donc, la rencontre entre deux des personnages principaux dans un restaurant sur les premières secondes du toujours excellent 99 Luftballons de Nena, la partie consacrée au Dr. Manhattan illustrée par la musique composée par Philip Glass pour le film Koyaanisqatsi), à d’autres moments cependant ils s’avèrent maladroits car trop faciles et trop référentiels à tout un pan du cinéma américain des années 60/70 pour ne pas détourner l’attention du spectateur du film (The Sound Of Silence de Simon & Garfunkel s’il peut fonctionner – de façon ironique – sur la scène de l’enterrement du Comédien n’en reste pas moins trop lié au Lauréat de Mike Nichols, Ride Of The Valkyries utilisée pour illustrer la scène du Viêt-Nam renvoie également trop à Apocalypse Now, même si dans ce cas-là on peut se douter que l’allusion est voulue et synonyme de sens). Et, au final, cet effet finit par plomber le film plus qu’il ne l’aide de par son côté déjà vu, voire même déjà entendu.

Quand à la réalisation elle-même donc, plutôt que de continuer là aussi à explorer la bonne idée du générique de début, Snyder reste trop fidèle au découpage de la bande dessinée et sombre dans la facilité en réduisant son utilisation du langage cinématographique à deux mouvements, le travelling avant et le travelling arrière, afin de nous faire entrer ou sortir de ces cases qu’il a si admirablement bien retranscrites à l’écran. Il faut bien avouer que de tout les comic books pouvant exister, Watchmen était bien celui qui semblait appeler à une adaptation cinématographique tant il s’apparentait dans sa construction à un storyboard, son découpage précis, élaboré, étudié, reprenant du cinéma certains de ses effets pour donner l’illusion de mouvement et de relation entre les différentes cases. Mais la bande dessinée ne saurait être du cinéma et inversement. De par sa nature, de par le fait, aussi, que l’œil humain puisse immédiatement appréhender une page voire une double page dans son intégralité, la bande dessinée exclut toute notion de hors-champ, et même de montage. Il n’y a rien entre et au-delà des cases, alors qu’il y a pléthore de « choses » entre et au-delà des plans au cinéma. Snyder semble avoir oublié ce détail important et son film n’existe donc pas en tant que film mais juste en tant que vignettes, saynètes (certaines plus efficaces que d’autres), filmées et collées (et non pas montées) côte à côte et qui échouent à construire un univers géographique et émotionnel cohérent.

Pour un film qui nous fait voyager jusque sur Mars, Snyder ne réussit jamais à s’échapper du cadre des vignettes dont il s’inspire, à les exploser et aller au-delà, et le tout donne un effet d’aplat, de théâtre filmé, de vide même qui finit par étouffer le spectateur. Le Viêt-Nam n’a jamais aussi peu ressemblé au Viêt-Nam et est abordé en quelques secondes. New York semble une ville quelconque et vide, sa grandeur et sa beauté n’étant jamais retranscrites à l’image. Qui plus est, Watchmen pourrait se dérouler à n’importe quelle époque tant Snyder peine à l’ancrer véritablement en 1985, un 1985 parallèle où les Etats-Unis auraient gagné la guerre du Viêt-Nam et où Richard Nixon serait toujours à la présidence (passant à côté de tout ce que cela peut impliquer comme résonances), l’acteur grossièrement grimé pour l’occasion en rajoutant pour achever de rendre les quelques scènes où il apparaît ridicules. Il aurait mieux valu pour Snyder de faire comme Ron Howard sur Frost/Nixon tout récemment et de miser sur le talent d’un grand comédien qui aurait tenté de recréer la ressemblance dans son jeu plutôt que de l’atteindre dans son apparence. Il en est d’ailleurs de même pour Carla Gugino, grimée de façon tout aussi risible. Ces quelques malheureux choix parmi tant d’autres (dont un changement dans la fin qui n’apporte rien de plus par rapport à celle écrite par Moore) semblent surprenants quand on voit le soin particulier que Snyder a porté à son casting, tout les gardiens sans exceptions étant presque les sosies des personnages de papier (la ressemblance en est même incroyable chez le Comédien et Rorschach). Quant à l’émotion, elle est inexistante. L’émotion est difficile à créer au sein d’un comic book et Watchmen, la BD, s’impose plus par ses qualités scénaristiques et formelles que par une quelconque émotion qu’il transmettrait. Le film, dans sa volonté de marcher sur ses traces de façon aussi précise, ne crée lui aussi aucune émotion réelle. Et l’on est plus touché au final par la mort de Rorschach que par celle de millions de personnes à travers le monde, que par le destin tragique de celui qui allait devenir le Dr. Manhattan ou que par la relation amoureuse teintée d’impuissance et de fétichisme du Hibou et du Spectre Soyeux. Snyder a oublié cette émotion cinématographique dont parlait Hitchcock et qui aurait dû imposer une réécriture du comic book original, un chamboulement dans la narration pour une meilleure implication émotionnelle avec les personnages, les traumas qu’ils véhiculent (et que Snyder ne fait que survoler), et rendre ainsi le climax plus passionnant mais surtout plus fort.

Watchmen n’est au final que l’ombre de lui-même, recelant en lui le film qu’il aurait pu et dû être mais qu’il n’approche qu’en de rares occasions. Dommage.

Philippe Sartorelli