Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: Amanda Peet, apocalypse, Arche de Noé, civilisation, Danny Glover, destruction, film catastrophe, fin du monde, Independance Day, John Cusack, Le Jour d'Après, malédiction, millénaire, Oliver Platt, prédictions, prévisions mayas, prophétie, tectonique des plaques, Terre, volcan

Le schéma narratif est identique à celui du Jour d’après, à tel point que les films se confondent presque, à cette différence près qu’au lieu de souffler le froid, la Terre de 2012 ressemble plutôt à une immense cocotte minute prête à exploser dans des gerbes de chaleur. Que cela ait ou non un rapport avec les antiques prédictions calendaires des Mayas, dont les prévisions d’avenir s’arrêtent au 21 décembre 2012, il s’avère que l’écorce terrestre est en train de chauffer dangereusement et que, dans un bref délai, les plaques tectoniques se verront libres de leurs mouvements. Imaginez-vous une cyclopéenne planche de surf sur laquelle se tiendrait en équilibre notre civilisation ! Joyeux programme. C’est pourtant celui que découvre un expert géologue indien, découverte qu’il partage avec son ami Adrian Helmsley, le conseiller scientifique en chef du président des Etats-Unis – rien que ça ! Informés de la prochaine destruction du genre humain, les présidents du monde organisent une opération de sauvetage à grande échelle, mais la rareté des places les rend particulièrement chères. En sus des politiciens et de leurs familles, seules seront sauvées les familles capables d’investir massivement leurs économies dans l’aventure… Aux dépens du reste de la civilisation.
Au cinéma, ce peut être la fin du monde plusieurs fois par an. Est-ce la proximité de l’année maudite – 2012 – qui fait que l’humanité ne cesse désormais de s’éteindre par écran interposé quand, les décennies précédentes, elle se contentait de perdre plusieurs millions de ses membres ? Le sujet est en tout cas porteur. En 2h40 de péripéties improbables et de catastrophes inexorables, conséquences de perturbations géologiques profondes, Roland Emmerich transforme la Terre en poudrière et l’humanité en vestige. Le « Grand Destructeur » qui, une fois n’est pas coutume, envoie au diable la Maison-Blanche (que dirait Freud de cette mauvaise habitude ?) alterne entre deux points de vue : celui d’un romancier peu glorieux (John Cusack) qui tente de mettre sa famille éclatée à l’abri (dont son ex-femme, interprétée par Amanda Peet) et celui des autorités compétentes, incarnées par le président des USA (Danny Glover, prenant le relais de Morgan Freeman comme chef d’Etat cinématographique de couleur), sa fille (Thandie Newton), le secrétaire général de l’administration (Oliver Platt) et le conseiller scientifique spécial (Chiwetel Ejiofor). L’incessant va-et-vient entre les deux entités participe d’un grand yo-yo humanitaire, au centre d’un joyeux fourre-tout de destructions massives.

John Cusack, en plus de confirmer son statut d’outsider talentueux du cinéma hollywoodien, éclaire de son aura les excellents choix de casting faits par Emmerich. Face à tant de situations invraisemblables et de fariboles scientifico-mystiques, il reposait sur les épaules des comédiens de nous donner à croire à la destruction du monde, de nous convaincre de sa possibilité sinon matérielle, du moins humaine. Cusack / Curtis est un médiocre romancier de science-fiction – tiens ! comme dans le récent Un enfant pas comme les autres – dont un livre se retrouve tout à fait par hasard embarqué avec ces chanceux qui pourront survivre à la catastrophe. Il y a beaucoup de La Guerre des mondes dans la relation qu’entretient Curtis avec son ex-femme et ses enfants, mais sans le sourd pessimisme qui clôturait le chef-d’œuvre de Spielberg, dissimulé derrière une feinte image d’Épinal.
Au milieu de tant d’œuvres d’art consciencieusement conservées – tableaux, sculptures, ouvrages phares de l’humanité – la présence du livre profane de Curtis, d’une qualité discutable, mais plein d’une honnêteté naïve, fait dire à Adrian Helmsley que derrière un tel hasard pointe un miracle discret qui fait tout le sel de l’Homme. Et permet à Emmerich de transformer son arme de destruction massive en plaidoyer pour l’humanité, sur un mode toutefois plus candide que celui d’un Voltaire dans son conte Le monde comme il va, dont les dernières lignes, on s’en souvient, comparaient l’Homme a une sculpture faite de pierres précieuses autant que de scories. En ce sens, 2012 est aussi une réponse – peut-être pleinement consciente – au Jour d’après, dont il recopie méticuleusement le schéma narratif : dans ce dernier les protagonistes y jetaient les livres au feu afin d’échapper aux mordantes griffes du froid, choisissant de brûler Nietzsche plutôt que la Bible de Guttenberg. Dans 2012, au contraire, les écrits d’un écrivain sans grande valeur côtoient les rayons des œuvres lumineuses de l’Histoire, prouvant ainsi que la plus infime individualité mérite d’être sauvegardée au même titre que la plus respectable des créations.

Synthétiquement, on pourra reprocher à 2012 une foule de défauts très ou trop hollywoodiens : un film naïf, accusant des longueurs, ne cachant par un américano-centrisme accentué, parsemé de personnages bouffis d’archétypes, et où l’on sauve – sic ! – encore une fois le petit chien, comme aux plus mauvaises heures d’Independence Day. Certes. Mais bon sang, que c’est bon d’assister à la disparition quasi-complète de la Californie dans la gueule béante de la couche terrestre ! Qu’il est suave de constater la tentation universaliste d’Emmerich qui, par acquis de conscience, accumule les protagonistes ethniquement opposés, formant un melting pot culturel ! Alors, de deux choses l’une : soit je me métamorphose petit à petit, et tout à fait inconsciemment, en amateur imbécile de l’obésité culturelle américaine, dont les bons sentiments dégoulinent par tous les pores ; soit le cœur graisseux d’Emmerich dissimule un vrai plaisir de cinéaste qui transpire à l’écran et fait plaisir à voir. Finalement, la meilleure caractérisation de ce film tient en une métaphore simple : 2012 est tout comme le volcan Yellowstone, réveillé par les ronflements de la planète : tandis qu’il explose en volutes étouffantes et en scories mortelles, on observe de loin la grande beauté de sa colère.
Eric Nuevo
> Sortie le 11 novembre 2009
Lire aussi l’article sur les “pandémies et catastrophes” dans VERSUS n° 17, actuellement disponible.
Bande-annonce VF
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: Costas Mandylor, Darren Lynn Bousman, hachoir, James Wan, Jigsaw Puzzle, John Kramer, Leigh Whannell, Lionsgate, mécanismes, pantin, piège à ours, pièges, Saw, Shawnee Smith, Tobin Bell, torture, Tueur au puzzle, Twisted Pictures, vidéosurveillance

Et de six. L’épisode tant redouté, d’abord au niveau de son titre français (rire assuré du caissier de votre cinéma, au moins les premières fois ; mais la sonorité a le mérite d’annoncer la boucherie visuelle…), ensuite au niveau de son intérêt tout court (franchement : aucun), débarque en ce début novembre comme le marronnier des films d’horreur qu’il est devenu, avec encore plus d’idées tordues, plus d’images gore, plus d’imbrications tarabiscotées entre nouveaux acteurs et victimes des jeux macabres de John Kramer alias Jigsaw, le type qui a décidé de vous punir du fait que vous ne respectiez pas assez la vie. Comme lui s’est mis en tête de bien vous la pourrir (en fait, on le soupçonne d’être jaloux de la bonne santé des autres ; si c’est pas puant, comme leitmotiv, ça…), on se demande si tout cela ne vire pas au paradoxe un peu bête mais enfin, il y a des fans et suffisamment de gens se ruant sur la chose chaque année pour justifier qu’un nouvel opus générateur de beaux dollars voie le jour, hélas.
De deux choses l’une, donc : soit les spectateurs arrêtent de se déplacer en masse pour voir des films de merde (pour mémoire, le réalisateur des quatre épisodes précédents s’appelait « Bousman » ; c’est prophétique, non ?) comme celui-là, soit les producteurs arrêtent de se justifier à la manière autrefois d’un Patrick Lelay déclarant sûr de son argument « les gens aiment, la preuve, ça marche ». Une véritable quadrature du cercle (critique, culturelle) qui ne peut pas nous aider à résoudre cette éternelle question du « pourquoi le public va-t-il voir ça », d’autant qu’au final, les producteurs se fichent bien qu’une partie dudit public et de la critique en pense du mal (et après tout c’est leur droit), et ne se soucient guère du fait que les qualités cinématographiques du film soient inexistantes (ce qui est vrai : techniquement, hormis les effets de maquillage, c’est d’une pauvreté effarante). Pourquoi vont-ils « tous » voir ça, donc ? Parce que c’est violent, exutoire, prétendument subversif ? Parce que c’est imaginatif (sic) dans les meurtres ? Parce c’est tortueux, malsain (très formaté, là, le malsain…) et que la torture parle à chaque bourreau sommeillant en nous ? Parce que c’est fun et trop gore, trop invraisemblable de toute façon pour être pris au sérieux donc pour exercer une mauvaise influence sur les esprits fragiles, déséquilibrés ? Tout cela à la fois sans doute, et chaque argument se tient d’une certaine façon. Pour autant, être amateur du genre horrifique même dans ses représentations les plus basiques, ne signifie pas qu’on doive, côté réalisateur, se passer d’une vraie responsabilité visuelle ; côté spectateur, se satisfaire d’un film qui, dans le fond, n’a aucun respect pour ceux qui le visionnent.

La preuve avec cette histoire multipliant les personnages et enjeux secondaires juste par principe de surenchère et de brouillage narratif (le mot « brouillon » serait plus approprié, même si Kevin Greutert, monteur des précédents, assure un peu plus de stabilité visuelle que Darren Lynn Bousman). Dans Saw VI, le détective Hoffman (l’horrible Costas Mandylor, au jeu au moins aussi gras que son physique), légataire du sanglant héritage de John Kramer (des indices sont laissés ici et là, ou remis à de tierces personnes, bref, c’est toujours le même schéma démultiplicateur de protagonistes liés au tueur), initie un « nouveau jeu » censé révéler, je cite le dossier de presse, « le véritable grand dessein derrière les machinations de Jigsaw »… Le grand dessein, comme toujours dans la saga, consiste en un twist qui n’en est pas vraiment un, une révélation en forme de sortie de secours vers les possibilités d’une séquelle « plus » : brutale, absurde, stupide (ma foi, ça n’est pas censé être à tout prix intelligent), gratuite (toute violence est gratuite mais dans ces cas-là autant ne pas chercher à justifier les enjeux, et balancer directement la sauce – rouge sang, évidemment)., etc. Sans trop révéler les affres d’un film que les plus acharnés seraient prêts à aller voir malgré tout (au prix que coûte le billet, vous n’avez pas honte ?), disons que le seul apport notable du film (au-delà de cette imagination débordante – c’est effarant – pour concevoir les instruments d’une cruauté qui franchement n’amuse pas du tout) reste la critique, simpliste mais « louable » en ces temps de volonté de réforme de Barack Obama sur le sujet, du système étatsunien de l’assurance maladie. Voilà Jigsaw pourfendeur de la politique de « rentabilité » de la sécurité sociale privée, avec douloureuse leçon de vie / de mort prodiguée à un gestionnaire cynique qui ne voudrait « miser » que sur des gens sains, donc économiquement viables. Et le pauvre diable d’être entraîné dans une suite d’épreuves qui lui démontreront (et à nous aussi, les Saw n’étant jamais à une leçon de morale près, avec un premier degré qui laisse pantois), que l’arrivisme et la réduction de l’humain à des formules économiques, mathématiques, des produits calculés sans âme (tiens, comme la saga, non ?), sont néfastes, nihilistes, destructeurs. Cette menue réflexion, pour une fois un tout petit peu ancrée dans la réalité sociale, se trouve vite raillée par une logique certes anti-cinématographique mais réelle : prôner le droit aux soins (donc la bonne santé) pour tous est une bien jolie idée, mais s’il faut que les gens se mutilent ou se coupent un bras pour la faire accepter, alors la morale s’annule.

Au-delà de cette considération décadrée, Saw VI déconcerte dans sa culture vivace du « torture flick », un genre devenu tendance, donc débarrassé de sa capacité à déranger (puisqu’il rameute et avec consensus). Comme le déclare l’un des personnages estropiés : « regardez mon bras, je suis censée tirer quelle leçon ? ». Voilà une réplique qui veut tout dire ; même sans céder aux sirènes de la bienséance tronquée (le cinéma n’a pas inventé la barbarie, c’est l’homme et lui seul, donc avant d’éradiquer les films « barbares », éradiquons les barbares eux-mêmes), il faut bien considérer que cette marchandisation poussive de la violence graphique, ce gore ultra lucratif, sont aussi déplaisants qu’artistiquement condamnables. Le cinéma n’y gagne rien sauf des éclaboussures de sang qui n’entâchent aucune manière de faire du système (capitalisme, libéralisme et tout ce qu’on veut), et ne font bien au contraire que lui cirer les pompes ostentatoires. Quant on pense que Jigsaw / Kramer reproche à ses victimes d’instrumentaliser le monde et leur entourage. Quel sort réserverait-il aux producteurs de ses « aventures » dispensables ?
Stéphane Ledien
> sortie le 4 novembre 2009
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: bande dessinée, Brice de Nice, Comédie, far west, Goscinny, Huth, Jean Dujardin, Jolly Jumper, Léone, lonesome cow-boy, Morris, plus rapide que son ombre, western

En Amérique, les comics sont un vivier inépuisable et désormais à la mode dont les adaptations se sont multipliées afin de répondre à un marché en pleine expansion. De sorte que la quantité prime sur la qualité. Ainsi pour une trilogie arachnéenne de haute volée, un diptyque du diurnambule Blade vraiment étonnant et la relance de la franchise Batman par Nolan nous aurons eu à supporter les Daredevil, Ghost Rider, Elektra et autres 4 Fantastiques. A défaut d’une véritable vision et d’un projet de mise en scène de la part du réalisateur, il faut retranscrire jusqu’à l’absurdité les cases de ces nouveaux objets de culte. Watchmen étant l’ultime représentation de cette aberration, occultant l’esprit animant la bande-dessinée de Moore et Gibbons pour n’en conserver que l’imagerie. En France point de super-héros iconiques mais impossible de rester à l’écart de cette tendance à revisiter un patrimoine culturel populaire. Le problème est que le résultat à l’écran reflète l’impossibilité de trancher entre la volonté de reproduire une narration plus adaptée à la planche à dessin, et celle de transgresser le matériau de base. Déjà bien échaudés par les adaptations foireuses du plus célèbre des gaulois (seul le Mission Cléopâtre de Chabat mérite de s’y attarder bien qu’il s’agisse d’un détournement dans l’univers des Nuls plutôt qu’une véritable aventure d’Astérix), voilà que débarque le 21 octobre, Lucky Luke avec Jean Dujardin dans le rôle-titre et réalisé par James Huth, responsable des nullissimes Brice de Nice et Hellphone.

Difficile d’attiser l’intérêt même si l’énorme capital sympathie dont bénéficie Dujardin depuis Un Gars, Une Fille et surtout les deux aventures de OSS 117 semble justifier à lui seul la mise en chantier d’un tel projet. Bon point, Huth fan déclaré de l’œuvre de Goscinny et Morris, a décidé de parsemer ici et là son film d’éléments et motifs présents sur le papier plutôt que de se borner à un recopiage servile d’une aventure en particulier. Une volonté de s’éloigner de la bande dessinée originelle qui ne tardera pas à se heurter au manque de cohérence et d’idées de la vague trame qui tient lieu de scénario. Et vu la direction d’acteur et la pauvreté de la mise en scène dont fait preuve Huth, pas facile de trouver de quoi se sustenter dans un spectacle clairement envisagé pour des gamins attardés. Même si le Lucky Luke dessiné ne pouvait se prévaloir d’une quelconque profondeur ou réflexivité au moins prenait-il avec sérieux, enthousiasme et honnêteté le genre dans lequel il s’inscrivait et le public auquel il s’adressait. Toute chose qu’oublie le film, sacrifiant les références nourrissant la BD (John Ford, Leone en premiers lieux) pour se concentrer sur des gags dignes du bac à sable.

Pourtant, cela avait relativement bien débuté, la première demi-heure est plutôt réussie, magnifiée par des décors de toute beauté (le désert de sel d’Argentine notamment) et l’on retrouve les délires graphiques des albums : la chape de fumée des cigarettes, opaque et stagnante, que l’on ne peut traverser qu’en se baissant, l’habileté surnaturelle de Luke à dégainer plus vite que son ombre, locomotive débarquant de nulle-part, ambiance signifiée par un code couleur (ici le rouge colore le cadre lors de l’assassinat des parents de Luke), etc. Mais difficile de se tromper quand on s’appuie autant sur les gags (le billet de 1 dollar que l’on transperce d’une balle et qui retombe sous forme de quarters troués) et la mise en images de la B.D originelle… Huth tente de donner une origine au comportement héroïque (ou super-héroïque tant les comics américains sont attachés à ce genre de justification) de Lucky Luke par un trauma que le récit en question devra amener à dépasser mais n’est pas Leone ou Raimi qui veut. Cependant, cela se gâte indéniablement dès le moment où notre poor lonesome cow-boy croit avoir tué en duel Pat Poker (Daniel Prévost). Effort louable de la part de Huth de tenter de reprendre en main la création de Morris et Goscinny malheureusement cela vire rapidement au grand n’importe quoi : Jolly Jumper, dont la B.D nous faisait partager ses pensées, ici parle (?!), Luke qui le pelote en dormant (??!!), la romance en carton pâte avec l’inévitable Alexandra Lamy, les persos insupportables de Jesse James (Melvil Poupaud) outrancier et grimacier et déclamant toutes les 5 minutes du shakespeare et de Billy The Kid, interprété par l’inénarrable Michael Youn (pas la peine d’en rajouter)… Le tout tendant vers des gags digne de Brice. Le gros (l’énorme, oui) souci est que Jean Dujardin cesse dès lors d’interpréter Lucky Luke et fait du Jean Dujardin.
Un film qui navigue à vue, tentant par à coup de reprendre une esthétique tirée de la B.D et dans le même temps voulant moderniser la légende et rendre le personnage plus sérieux en époussetant les résidus du génial Leone. Mis à part quelques fulgurances (l’entrée de James et du Kid dans le repaire du méchant, découpant leurs silhouettes à coup de balles), les 3/4 du film tombent à plat, jamais drôles ou enlevés, manquant cruellement de rythme et d’un récit suffisamment structuré. Si tout ce qui a précédé ne suffisait pas, le film se permet de révéler ses véritables intentions lorsque Luke et ses alliés d’un jour arrivent en face d’un gigantesque bandit manchot. Une représentation de l’antre du méchant qui se révèle être une figuration étonnante de lucidité de ce film qui n’est au final qu’une énorme machine à fric boursouflée uniquement destinée à vous soutirer vos deniers. Un cynisme affiché avec une honnêteté effrayante en face duquel les spectateurs, anesthésiés par une telle succession de bêtise, auront du mal à se révolter.
Nicolas Zugasti
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: adam sandler, scène, comique US, stand-up comedy, 40 ans toujours puceau, Seth Rogen, En Cloque mode d'emploi, blagues, sketch, Eric Bana, rires, salle de spectacle, vannes, James Taylor, Facebook, MySpace, Leslie Mann, trublion

L’univers du stand-up à l’américaine semble nous être interdit ; du moins, il paraît difficilement apte à traverser les frontières. Question d’humour ? Affaire de culture ? Ou est-ce simplement que je fais ma mauvaise tronche et que je ne veux pas accepter des jeux de mots trop gras pour ma sensibilité ? Que nenni. La faute en revient à Judd Apatow, scénariste et réalisateur de Funny People, autrefois aux commandes écrites et filmées de 40 ans toujours puceau et En cloque, mode d’emploi, deux films qui, paraît-il, permettaient de faire travailler correctement les zygomatiques. Je n’avais, pour ma part, pas eu l’occasion de me lancer dans l’aventure de ces deux « perles » d’humour américain, avec quelque regret, mais c’est un manque qui peut être aisément comblé. Seulement il ne faudra pas se contenter de penser à Funny People en lançant les galettes de ses films précédents dans le lecteur DVD, tant Apatow semble avoir perdu de cet humour qui faisait son charme. Pour être tout à fait clair : cette dernière livraison tourne largement à vide, comme si le metteur en scène s’évertuait à avancer sur un vélo d’appartement, et sa durée excessive y est pour beaucoup. 2h20 suffiraient amplement à projeter deux bons films, ou un double programme à l’ancienne ; et pour une comédie, c’est définitivement beaucoup trop long. Disons que la moitié du temps aurait largement suffi pour un ton comique qui se veut, justement, véloce et implacable. Osons une comparaison : si un comique devait faire du stand-up durant 2h20, en sortirait-il quelque chose de bon ? Sans doute pas, puisque leurs numéros ne durent qu’une dizaine de minutes à peine. Les blagues les plus courtes sont toujours les meilleures – toujours ! – et les comédies qui tirent le moins en longueur les plus intéressantes.

Ou alors, c’est que le cinéaste considère qu’il doit porter un message… Et là, l’histoire se complique. L’humour aussi. C’est le problème de Funny People : plutôt bon dans sa première partie, avec un Apatow visiblement maître de son sujet, le film, via des protagonistes caricaturaux mais attachants (comprendre : un croisement entre des nazes et des geeks qui préfèrent parler de gonzesses durant des heures plutôt que d’aller se prendre des vestes face à la gent féminine, trop exigeante pour eux), tourne en dérision l’univers désenchanté et sordide du stand-up, d’où sont extraits des foules de comiques vulgaires et misogynes. Et cet univers le mérite bien : protagonistes agaçants et prétentieux, public désagréable, blagues foireuses. Les « stand-upeurs » passent l’essentiel de leur spectacle à évoquer des noms d’oiseaux et à explorer leurs parties génitales, quand ils ne fantasment pas sur la scatologie la plus primaire. Il y a quelque chose de jouissif à respirer tout ce cynisme et cette ironie de bon aloi. Mais les choses se gâtent dans la seconde partie, dès lors que son principal personnage, le célèbre faiseur de blagues Georges Simmons, atteint d’une forme rare de maladie du sang et promis à une mort hautement probable, tente de reconquérir son amour de jeunesse qu’il n’aurait jamais dû laisser tomber, et qui s’est marié à un brillant cadre australien, doté d’un accent à couper à la machette africaine. Apatow perd alors toute sa hargne ; et un événement advient qui renverse cette sympathique machine qu’il aura fallu une heure pour démarrer. Pourquoi un tel revirement pour passer d’un comique gras mais intéressant à une romance ennuyeuse et boursouflée ? Mystère.

George Simmons est un trublion totalement en déni de réalité. Excellemment joué par Adam Sandler, qui heureusement lui prête ses traits, Simmons n’est plus qu’une image médiatique que les gens reconnaissent sur leur chemin, mais qui ne correspond plus à aucun référent matériel. Il n’a plus d’existence propre ; et personne n’a envie de savoir que, chez lui, dans son intimité, cet homme qui fait rire l’Amérique dans des films aux titres ô combien savoureux et qui n’ont de cesse d’être rediffusés pour les gogos qui regardent la télévision plus de cinq heures par jour (et je ne parle toujours pas de la France, contrairement à ce qu’on pourrait croire), peut s’avérer être un humain triste. Tout simplement triste. Parce qu’il n’a plus de compagne – seulement des compagnes d’un soir – et parce qu’il n’a pas de véritable ami, à tel point qu’il prend le débutant Ira Wright (Seth Rogen, sympathique) pour lui servir de pourvoyeur de vannes mais également de pote éphémère. Finalement, l’aspect humain de Simmons resurgit lorsque la maladie – et le fatal horizon de la mort – le renvoie à sa condition de mortel. Pour un homme public, réputé, acclamé et célébré partout, la présence de la maladie qui ronge les cellules est comme ce conseiller qu’on attribut traditionnellement à César et qui ne cessait, paraît-il, de lui répéter : « Rappelle-toi que tu n’es qu’un homme ». Voilà ce qu’apprend la maladie à Simmons. Et voilà ce que nous dit le film : les « funny people » ne sont pas des gens très drôles, en réalité. Dès le coup d’envoi de la seconde partie, cet état de fait explose en morceaux. Et le soufflé retombe à mesure que la moralité de cette histoire se fait jour. Merci Judd, nous avions besoin de vous pour comprendre que le succès n’est pas tout dans la vie.

Reste donc, grosso modo, la première heure, attaque en règle contre l’égocentrisme masculin de ces comiques à la mode qui, pour devenir un tant soit peu célèbres, jouent la carte permanente du « zizi, pipi, caca » auprès d’un auditoire décérébré. Tout n’est pas amusant (le problème de la culture ou de la langue, encore une fois ?) mais pourquoi pas. À James Taylor, venu chanter à l’ouverture d’un séminaire MySpace (ce qui fait dire au chanteur « Fuck Facebook ! »), Ira Wright, déjà assistant personnel de Simmons et wannabe comique en herbe, demande : « Vous n’en avez pas marre d’interpréter toujours la même chanson ? ». Ce à quoi Taylor rétorque : « Et toi, tu n’en pas assez de parler toujours de ta bite ? ». Voilà qui résumerait assez justement la portée critique de Funny People, dont les personnages d’adolescents pervers ne conçoivent l’existence qu’à travers l’expression sexuelle, autrefois transgressive mais désormais passée de mode. Le plus triste, c’est que les séquences du film qui ne font pas appel à ces inepties d’adolescents sont plutôt amusantes, voire très drôles : au détour de références cinématographiques particulièrement bien vues, tels ces renvois à Piège de cristal lorsque le médecin suédois apparaît, on se donne l’occasion de bien s’entraîner les mâchoires. Mais ces moments restent des exceptions : sûr qu’on ne saurait faire du stand-up pendant deux heures et qu’il faut savoir trouver des moments pour s’affaler sur ses acquis.
Eric Nuevo
> Sortie en salles le 7 octobre 2009
Funny People – Bande-annonce en VOST
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: Afrikaner, Afrique du Sud, aliens, Apartheid, camps, centre de rétention, contamination, E.T., extraterrestres, fugitif, Johannesburg, Peter Jackson, racisme, ségrégation, vaisseau, virus, zone interdite

Tout commence par un teaser des plus intrigants : un vaisseau extraterrestre lévitant au dessus de Johannesburg dans l’impossibilité de repartir, et dont les occupants sont parqués dans un bidonville donnant son nom au film. L’on pouvait craindre un symbolisme des plus maladroits sur la ségrégation et le racisme dans cette production parrainée et produite par Peter Jackson et sa clique. La bande-annonce – axée davantage sur les scènes d’action – avait tendance à faire retomber le souffle et l’intérêt que l’on y portait, mais le métrage de Neill Blomkamp se trouve être au final très plaisant et prenant, à défaut d’être réellement excitant.
Le réalisateur choisit de présenter le contexte de l’intrigue façon « reportage TV » (images vidéo de caméras de télévision, prises de parole de certains protagonistes et d’experts, …). Mais contrairement à la logique habituelle d’un blockbuster US, on ne s’attarde pas ici sur l’arrivée des aliens et leurs motivations, ni sur la réaction des humains. Le minimum syndical donc, le film préférant se consacrer à l’hostilité latente puis explicite entre les deux espèces : les humains n’acceptent pas la présence chez eux de ces « envahisseurs » apportant maladies, violence, et faisant tâche dans le décor, même confinés dans des camps de rétention. La peur fait donc vite place à une paranoïa, nourrie par les fantasmes récurrents sur les « étrangers », fantasmes rendus réels par le biais des conditions de vie insupportables de ces camps. Il n’est pas absurde que le spectateur occidental y voie donc également une réflexion sur les politiques migratoires de plus en plus restrictives dans son pays, et les centres de rétention qui les accompagnent. D’autant que les aliens, tout comme les migrants peuplant les centres du type Sangatte, ne souhaitent qu’une seule chose : quitter ce lieu hostile pour un eldorado plus accueillant, quitte à rentrer chez soi. « E.T. veut rentrer maison » quoi !

Pas un hasard si le récit prend place dans la capitale sud-africaine et non à New York, Washington ou Londres. La mémoire de l’Apartheid bien évidemment, mais aussi la persistance dans ce pays d’un cloisonnement ethnique à tous les niveaux (spatial, économique, social…) malgré l’égalité de droit qui s’est construite depuis 1991. La critique n’est pas des plus fines, mais a l’intelligence de ne pas se montrer trop appuyée, et n’agace donc jamais le spectateur. Point fort de la démonstration : la xénophobie extrême présente chez la population noire. Le rejet de ces intrus se transforme rapidement en affrontements physiques. Troublant étant donnée la domination Afrikaner qu’elle a subie pendant des décennies. Mais si cette thématique reste en filigrane tout au long du récit, elle s’estompe tout en douceur pour laisser place à une quasi-démarcation du Fugitif, le monde entier étant à la poursuite de cet officiel ayant été chargé d’exécuter les notifications d’éviction des aliens de leur « logement » afin de fermer le district 9. Armée, gang opérant dans le bidonville… Tous veulent mettre la main sur cet humain contaminé par une substance extraterrestre mystérieuse, le transformant peu à peu en l’un d’entre eux. Petite référence à La Mouche version 1986 évidemment, la « crevette » (le qualificatif utilisé par l’Humanité pour désigner les extraterrestres) remplaçant l’insecte du film de Cronenberg.

Malgré la faiblesse du scénario, des personnages peu subtils et pas toujours très bien construits (notamment le principal, un abruti assez drôle au début, mais devenant au fil du film assez insupportable) les scènes d’action emportent l’adhésion, car bien mieux fichues qu’une partie des actioners US squattant les écrans tout au long de l’année. Les séquences d’affrontements dans le bidonville, très réussies, se révèlent assez excitantes visuellement, même si l’idée n’est pas si novatrice en soi (l’excellent Les Fils de l’Homme il y a quelques temps déjà). Les têtes et les corps explosent gaiement au cœur de ces baraquements de fortune, filiation avec Peter Jackson oblige (celui de Bad Taste et de Brain Dead en tout cas) ! Plus surprenante mais très agréable, cette apparition d’un Mecha/exosquelette alien, renvoyant à la culture Manga.
Un métrage qui ne restera pas dans les annales du genre certes, mais un bon divertissement au final, les qualités du métrage l’emportant sur ses défauts. On peut juste regretter notre scepticisme quant à l’absence totale dans le scénario d’une implication étasunienne dans la gestion de ce problème extraterrestre. À force de voir des films tels Independance Day et consorts, notre cerveau de cinéphile en est venu à adhérer à l’ethnocentrisme ricain. Sic.
Fabien Le Duigou
> Sortie en salles le 16 septembre 2009
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: arméniens, armes, Che, communistes, guérilla, La Bande à Baader, Occupation, ouvriers, Résistance, Robert Guédiguian, Robinson Stévenin, Seconde Guerre mondiale, Simon Abkarian, Virginie Ledoyen

Robert Guédiguian n’est pas un cinéaste sexy, loin de là, et si l’on a tendance à laisser ses films aux ménagères/lectrices de Télérama, il faut bien avouer que son nouveau métrage, L’Armée du crime, n’est pas sans nous laisser indifférents. La faute à son sujet, qui partage bien des similitudes avec le dossier principal de VERSUS n° 15, consacré aux luttes armées et aux guérilleros de tous bords (à la mode ces derniers mois : du Che à la Fraction Armée Rouge de La Bande à Baader). Ici, le réalisateur marseillais d’origine arménienne (la précision a son importance) revient sur le groupe Manouchian, ces immigrés juifs et/ou communistes, européens de l’est pour la plupart, qui sous l’occupation à Paris au début des années 1940, multipliaient les attaques isolées pour faire plier la Wehrmacht et la police française collaboratrice. Une lutte à mort qui mènera ces résistants héroïques au peloton d’exécution après avoir été bien entendu salement dénoncés.

L’Armée du crime est de fait une belle leçon d’histoire, qui même si elle est platement filmée (on y reviendra), remplit largement son contrat de piqûre de rappel. Mais derrière le rappel, se cache en fait un appel : un appel à la résistance. Si la France d’aujourd’hui ne ressemble pas à celle des années 1940, Guédiguian souligne toutefois à juste titre que le laxisme d’un peuple ne peut mener qu’à un lâche effondrement. Autrement dit, impossible de voir ce métrage sans penser à la situation présente, aux appels à la délation lancés par Besson, Lefebvre et Hortefeux, et aux rapts d’hommes et de femmes sans papiers renvoyés dans des pays où ils n’ont aucune attache. Ariane Ascaride ne dit-elle pas naïvement dans le film que « La France est le pays des Droits de l’Homme », pensant ainsi que rien ne peut être fait à son fils résistant, et que ce pays d’accueil ne peut surtout pas aller à l’encontre de ses principes fondateurs, ceux-là même qui ont fait émigrer des milliers de personnes d’Europe de l’Est. En nous rappelant que la France a toujours fait preuve d’une certaine lâcheté envers sa propre histoire (l’évocation de la rafle du Vél’ d’Hiv’ nous glace encore une fois le sang), Guédiguian espère ainsi faire naître un sens civique chez le spectateur contemporain qui pourra tisser des liens entre la France de Pétain et celle de Sarkozy.

Malgré tout, cet élan humaniste et engagé ne se retrouve pas dans la mise en scène d’un film qui souligne une nouvelle fois la pauvreté formelle d’un cinéma français embourbé dans une esthétique télévisuelle soporifique. Au delà de l’effort de reconstitution nécessaire (costumes, décors), rien n’est fait pour donner de l’ampleur au récit et au destin héroïque et tragique des personnages. Pire encore, en choisissant de faire de l’intimité de Missak Manouchian (Simon Abkarian, bon) la colonne vertébrale du film, Guédiguian s’attarde trop sur l’activité de poète du leader du groupe de rebelles, et perd un peu de la portée politique et historique de son propos. Mais parce que son film fait entendre la voix de résistants héroïques à une époque où ceux-ci sont en voie de disparition, on ne peut que vous conseiller d’aller le voir. Totalement dispensable en tant que film de cinéma, L’Armée du crime est incontestablement un méritoire et nécessaire document sur l’un des épisodes les plus tristes de notre pays.
Julien Hairault
> Sortie en salles le 16 Septembre 2009
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: américains à Paris, Amy Adams, Chef, cuisine française, French Art of cooking, gastronomie, Julia Child, Julie / Julia Project, Julie Powell, Le Cordon Bleu, ménagères américaines, Meryl Streep, My Life in France, My Year of Cooking Dangerously, New York, Nora Ephron, recettes de cuisine, Sexe blog et boeuf bourguignon, Stanley Tucci

Les amateurs d’Audrey Hepburn se souviennent des leçons de grande cuisine que la jeune comédienne est forcée de prendre à Paris dans Sabrina de Billy Wilder : domestique aux Etats-Unis, elle est envoyée en France pour y apprendre les bonnes manières. Le cuisinier français, affublé d’une toque à l’ancienne et de manières très « gaies », totalement snob et complètement cliché, enseigne à ses jeunes élèves à casser correctement les œufs dans la poêle : « All is in the wrist ! », l’accent franchouillard en sus. Cette vision du bon Français, baguette et béret compris, et de l’excellente gastronomie hexagonale, perdure encore dans le cinéma hollywoodien, les clichés se nourrissant continuellement d’eux-mêmes. Ce sont ces archétypes qui président à ce joli film de Nora Ephron où, en parallèle de l’histoire d’une américaine trentenaire qui souhaite réaliser tout un ouvrage de recettes en une année, et interprétée par la délicieuse et dynamique Amy Adams, se déroule le récit, quarante ans plus tôt, de la vie parisienne d’une femme de diplomate américain, jouée par Meryl Streep, qui pour passer le temps prend des cours de cuisine à la prestigieuse école Le Cordon Bleu, avant de se lancer dans la rédaction d’un ouvrage destiné aux ménagères d’outre-Atlantique. La première séquence nous plonge immédiatement dans le grand bain du goût à la française : Julia et Paul Child arrivent tout juste en France, passent par Rouen où ils déjeunent de la sole meunière dans un restaurant typique, avant de filer à Paris pour s’y installer. Ruelles étroites et grouillantes, marchés pleins de vie, vendeurs rondouillards et boulangeries à tous les coins de rue : ce ne sont pas les Child qui promeuvent l’Amérique en France – c’est le travail de Paul, excellent Stanley Tucci – mais la France qui promeut sa gastronomie aux Etats-Unis. Julie & Julia nous emmènent dans un Paris bourré de clichés, mais d’agréables clichés. Et Hollywood provoque sur Paris la même réaction que Julia Child sur les Français, bougons et grogneurs : par sa bonne humeur et sa joie de vivre, elle les fait sourire. Le Paris à l’Américaine est un Paris rieur et idéal, un Paris poétique et goûteux.


Ici, pas de parodie d’Un Américain à Paris où Gene Kelly et Leslie Caron dansaient sur les quais de la Seine en face des tours de Notre-Dame, plutôt une vision feutrée de la capitale hexagonale à travers ses qualités culinaires, comparable à l’imagerie pittoresque véhiculée par le récent Ratatouille. D’autant qu’il ne s’agit pas de n’importe quel Paris : ce sont les rues des années cinquante, la décoration, les costumes de l’après-guerre ; un Paris où, après la terreur du nazisme et de l’Occupation, tout semble possible, y compris réaliser ses rêves les plus ambitieux. Certes, il est moins compliqué pour Julia Child de parvenir à apprendre la cuisine que pour le sympathique rat de Pixar – morphologie oblige – mais, quoi qu’il en soit, Julie et Julia sont là pour nous convaincre qu’il n’existe pas une chose telle que l’impossibilité de réaliser ses envies. Bloquée dans un travail déprimant et dans un appartement niché au-dessus d’une pizzeria, Julie, l’Américaine trentenaire, est l’archétype de l’existence ratée : elle a, à son actif, une moitié de roman et à peine un démarrage de carrière. Elle se lance alors le défi de réaliser les quelques cinq cents recettes du livre de Julia Child en une année, et d’en raconter les épisodes sur un blog qui se révèlera obtenir un succès fou. Son parcours est mis en parallèle avec celui de Julia pour la bonne raison que les deux femmes se ressemblent : à un moment de leur vie, elles ont toutes deux décidé de changer de cap, de modifier leur trajectoire pour atteindre un objectif précis.


Cet objectif est profondément libérateur : faire la cuisine n’a d’autre but que de s’éloigner des contraintes matérielles, de s’affranchir d’une réalité pesante. Après une dure journée de travail, Julie ne trouve sa liberté que dans sa minuscule cuisine ; au moins là peut-elle doser son existence à son goût. Les deux femmes partagent encore cela. La passion naissante de Julia compense le prosaïsme du travail de Paul à l’ambassade, tandis que celle de Julie répond au pragmatisme de la profession d’Eric, journaliste dans une revue d’archéologie (lui étudie le passé, elle rend le présent plus sucré). Loin de faire l’impasse sur l’histoire, dans la mesure où il est adapté de ces deux aventures réelles – la vie de l’une à Paris, la vie de l’autre en Amérique –, le film s’ancre dans un contexte particulier, celui des années cinquante, et s’en sert d’échelle pour promouvoir son message. Paul est par exemple victime des interrogatoires indélicats mis en place par le sénateur McCarthy au moment de la Chasse aux sorcières, simplement parce qu’il voyage beaucoup en Europe et qu’il a vécu quelques temps en Chine, CV qui lui vaut toutes les suspicions d’anti-patriotisme. A cela, Julia répond par la force des cuillères et des casseroles : le meilleur des patriotes est celui qui apporte à ses concitoyens la connaissance des plaisirs du monde entier, spécifiquement, ici, de la cuisine française qui, pour reprendre les mots de Julie, « a appris aux Américains comment manger ». Julia aide ainsi son mari à circonvenir aux événements qui le font douter de sa viabilité. Car Julie & Julia n’est pas qu’un film sur la nourriture : c’est également une double chronique de couples heureux. Avec du Woody Allen dans l’âme. Clin d’œil explicite : lorsque Julie hésite à plonger les homards dans l’eau bouillante, on repense avec plaisir à la séquence analogue de Annie Hall quand Allen et Diane Keaton affrontent une armada de crustacés dans leur cuisine. Encore un cliché qui persiste !
Eric Nuevo
> Sortie en salles le 16 septembre 2009
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: argentin, étoiles, Benjamín Vicuña, Comédie, cuisinier, Espagne, football, footballeur, fuera de carta, gastronomie, gay, Grand chef, guide Michelin, homosexualité, Javier Cámara, Lola Dueñas, maître d'hôtel, Madrid, recettes, restaurant

La cuisine espagnole est l’une des plus créatives au monde, nous apprend le réalisateur de ce Fuera De Carta communicatif, petite comédie mettant en scène la vie mouvementée d’un restaurateur dans le quartier de Chueca à Madrid, et à qui l’on attribuera volontiers l’étiquette de « bonne humeur de la semaine ». Enthousiasme et gourmandise visuelle (en attendant le très « appétissant » Julie & Julia de Nora Ephron la semaine prochaine) qui se marient très bien avec une autre faim ou avidité selon les moments : celle du sexe. Comme le cinéma espagnol s’avère lui aussi inventif en diable et réjouissant, l’alliance des deux débouche forcément sur un moment savoureux où bouillonnement des sens alterne avec coups d’éclat comique dans une suite d’événements un peu rocambolesques certes mais, sans mauvaise métaphore, bien servis.
Dans À la carte, Javier Cámara est le Chef Maxi, cuisinier prestigieux et reconnu, propriétaire d’un établissement à la mode. S’il vit son homosexualité sans complexe, il voit cependant d’un très mauvais œil l’arrivée de ses enfants, fruits d’un mariage d’apparence, soudain orphelins de mère, et d’un œil concupiscent mais troublé celle de son nouveau voisin, Horacio (Benjamín Vicuña), une star du football argentin qui plaît aussi beaucoup à la pulpeuse Alex (Lola Dueñas, on en mangerait !), Maitre d’Hôtel du restaurant de Maxi.

Entre paternité à assumer malgré soi et triangle amoureux à l’issue non conventionnelle, l’histoire dénoue un fil ténu sur lequel avancent en équilibre stable, satire du romantisme latin (le machisme en prend gentiment pour son grade et c’est bien vu) et galerie animée de personnages au bord de la crise de nerfs (Maxi fait sa « folle hystérique » en cuisine, Alex, sa nympho speedée à outrance, Horacio l’Argentin qu’on croirait macho, son timide sensible). Dans ce défilé de caractères et de situations vaudevillesques à l’espagnole (c’est la femme dans le placard et non le mari), on retrouve un peu le sel des premiers Almodóvar, cette frénésie du verbe et du geste dans des cadres soignés, des univers quelque peu délicats. Il n’y a que le cinéma chaud bouillant de nos confrères espagnols ou italiens pour jouer en toute légèreté et sans vulgarité avec cet affolement des corps, le passage du culinaire au cunilingus, de la collation à la fellation… À la carte, c’est aussi l’image d’une Espagne longtemps sous le joug franquiste enfin libérée dans ses mœurs, au stade ultime de son assumation, celui où deux hommes peuvent s’avouer leur amour en plein talk-show sportif, même si le tableau se veut idéalisé pour une couleur positive, charmante, de l’ensemble.

Plus qu’un constat social sur fond de comédie, À la Carte se veut dynamiteur enjoué des clichés et des a priori ; triste vérité qu’exprime Horacio quand il dénonce par exemple l’homophobie du milieu footballistique, un constat amer que Nacho García Velilla dédramatise, contrebalance par l’autodérision dont fait preuve Maxi en acceptant sans broncher et même avec un panache désabusé, les mauvaises blagues de son père sur les « pédés ». En situant son récit dans une intrigue où la cuisine joue un rôle fédérateur (des personnages, des enjeux, mais aussi de l’esthétique du film dans ses scènes « d’envie » et d’appétence), Nacho García Velilla démontre qu’on séduit, comme le dit l’adage pour un homme, un spectateur par l’estomac. Et quoi de mieux pour arriver à cette « faim », qu’une bonne petite farce aux accents bien épicés ?
Stéphane Ledien
> Sortie en salles le 9 septembre 2009
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: Abigail Breslin, Alec Baldwin, best seller, Cameron Diaz, Cassavetes, don d'organe, donneur, drame, génétique, Jodi Picoult, leucémie, maladie, My Sister's keeper, sœurs

« On a maintenant des films qui sont des pousseurs de boutons, on pousse les boutons idoines et les larmes se mettent à couler, comme les chiens de Pavlov. […] ce n’est pas de l’art. Je suppose qu’on appelle ça du divertissement ou une sorte de mécanique. » Dans ses entretiens avec Serge Grünberg (citation reprise dans notre dossier consacré au réalisateur dans VERSUS n° 8), David Cronenberg disait tout de l’excès des effets larmoyants, véritable abus émotionnel au sein de certaines productions hollywoodiennes contemporaines. S’il avait alors vu Ma vie pour la tienne, il l’aurait probablement érigé en art lacrymal majeur. Nick Cassavetes excelle dans ce domaine ; après un dramatique donc oscarisable (et oscarisé) John Q., le bonhommee renoue avec le thème médical fouteur de glandes ultime : un enfant est malade, un enfant va mourir si vous ne faites rien. Vous, c’est-à-dire le spectateur qui devez comprendre que l’heure est grave, qu’il vous faut arrêter de visionner égoïstement des films confortablement installé dans cet opulent fauteuil et, puisque votre vie est sans doute meilleure que celle de cette gamine de fiction (mais atteinte d’une leucémie tellement réaliste, tellement réelle), vous allez pleurer bien comme il faut, on vous le garantit, et ça vous fera les pieds. On exagère à peine l’intention du réalisateur qui n’a décidément pas le talent de son père ; et quoiqu’il n’en veuille pas spécialement à notre bien-être, il adore manipuler nos sentiments, notre sensibilité forcément émoussée face à un tel sujet, et tire les ficelles avec une minablerie si évidente qu’elle signifie que si vous n’éprouvez rien face à ce spectacle écœurant de bonsentimentalisme apitoyé, alors vous êtes sans cœur.

Adapté d’un best-seller (My Sister’s keeper, titre aussi du film en VO) de la romancière Jodi Picoult, Ma vie pour la tienne raconte comment la jeune Anna (Abigail Breslin, épatante), qui sait qu’elle a été génétiquement conçue pour être donneuse compatible et régulière auprès de sa sœur atteinte d’une leucémie, attaque en justice ses parents pour défendre le droit de disposer de son corps comme elle l’entend. L’événement déclenche une crise – d’affection, de confiance – au sein du cercle familial, mais révèle aussi au final une vérité que seule la mère, interprétée par Cameron Diaz, n’était pas disposée à voir.
Fausse alerte donc malgré un point de départ instaurant une narration dynamique, musclée par un véritable cas de conscience : Ma vie pour la tienne passe complètement à côté des questions intéressantes qu’il pose au niveau bioéthique. À l’heure où l’on évoque la reproduction ou le clonage de cellules et d’organes – voire d’individus – de rechange en cas de besoin après accident ou maladie, le postulat qu’on peut qualifier de science-fictionnel a le mérite de faire monter la pression thématique, de happer notre conscience et de la faire travailler sur ce point, le dilemme d’Anna pouvant à lui seul nourrir un passionnant petit film de « cause défendue », entre scènes de procès techniquement bien menées et joli portrait d’une famille modèle que la maladie ronge de l’intérieur.

Cassavetes a tous les outils en main, la photographie de Caleb Deschanel, une équipe de production rigoureuse, un casting de qualité (la toujours très juste et charismatique Joan Cusack, sœur de John, ici en Juge affectée par la disparition de sa fille) mais rien n’y fait : il gaspille le talent lumineux des uns pour faire traîner en longueur une scène de fragile bonheur familial sur la plage, véritable carte postale dégoulinante de démagogie, et l’énergie dramatique des autres pour des séquences maladives de l’adolescente Kate appelant désespérément à la compassion du spectateur, lequel est pris en otage par ces visuels vulgairement bouleversants (Kate vomit du sang, Kate est pâle et a le crâne rasé, etc.). Quelques images ou concepts sortent du lot : le personnage de Cameron Diaz se rasant la tête par solidarité, Alec Baldwin en avocat a priori opportuniste mais touchant et visant juste, et la participation de Thomas Dekker, le John Connor de la série Terminator : Les Chroniques de Sarah Connor, en petit ami de Kate lui aussi atteint par la maladie et pourtant synonyme d’amour, donc de vie. C’est peu et quand les lumières se rallument et que tous les mouchoirs sont de sortie, on se dit que Cronenberg avait bien raison de parler de mécanique. Soit l’inverse de « l’organique » induit par un tel sujet.
Stéphane Ledien
> Sortie en salles le 9 septembre 2009
Classé dans : PROJOS À CHAUD | Mots-clefs: action, avatars, boss de fin, bug, condamnés à mort, esclaves, gamers, Gerard Butler, Guerre, Hypertension, jeu en réseau, levels, Michael C Hall, Neveldine, nolife, réseaux sociaux, Second Life, système, Taylor, virtuel

Le XXIème siècle sera virtuel ou ne sera pas. Depuis des années déjà, la numérisation de l’individu, sa plongée dans un univers entièrement synthétique, au cœur des réseaux de communication, dans un jeu ou sous n’importe quelle forme « informatisée », constitue un thème science-fictionnel fort, plus ou moins bien exploité. Tron, Programmé pour tuer, Le Cobaye, Matrix, autant d’exemples d’incarnations héroïques confrontées au monde virtuel, aux avatars numériques parfois plus dangereux que la réalité elle-même… Suivant en cela les interrogations de l’homme de plus en plus obsédé par l’intelligence artificielle (à lire : notre dossier sur la question dans VERSUS n° 16) et/ou la dématérialisation de lui-même et de son environnement, le cinéma fait du personnage pixellisé sinon une nouvelle génération de héros métaphysique et existentiel, au moins un véhicule de sensations spectaculaires, un tel contexte permettant les effets les plus vertigineux ou l’esbroufe de bon aloi. Surfant sur la tendance des réseaux sociaux et du jeu en ligne type Second Life, Ultimate Game affiche son opportunisme à travers une réalisation énergique mais brouillonne et sans aucune ambition esthétique (comme le souligne incidemment la laideur de son affiche française).
Dans un futur où les nanotechnologies permettent à des joueurs de contrôler de vrais humains alors manipulés comme des marionnettes, le divertissement « Slayers » créé par le milliardaire Ken Castle (Michael C. Hall, dit Dexter) met en jeu des condamnés à mort guidés à distance par des gamers et qui s’entretuent lors de combats diffusés sur les écrans du monde entier. Comme des gladiateurs de l’ère nouvelle, ceux qui survivraient à trente épreuves retrouveraient leur liberté (ce qui n’est encore jamais arrivé). Icône guerrière de l’adolescent geek qui le dirige, Kable (Gerard Butler) est en passe de franchir ce cap. Victime d’une machination et d’un emprisonnement injustifié, il entend bien aller jusqu’au bout pour enfin revoir sa femme et sa fille ; mais pour cela, il doit d’abord échapper au jeu.

En soi, le scénario n’est pas très original mais exploite bien l’idée du héros prisonnier d’un système dans une société hypermédiatisée, connectée sur elle-même et où chaque individu se cache derrière un masque, un pseudo ou une incarnation autre que la sienne (un nickname,un avatar, ou tout ce que vous voudrez) pour vivre une seconde vie par procuration – au détriment des personnages dirigés, des humains chair à canon « vidéoludique ». Le seul – faible – intérêt de Ultimate Game réside dans cette description fantasque d’un avenir probable, un monde de demain poussant toujours plus loin et jusqu’à l’éclatement identitaire, d’un côté la marchandisation des corps et, de l’autre, la notion de double vie sur Internet. L’observation a le mérite de faire mouche surtout quand vous voyez le film deux heures après avoir quitté votre profil Facebook. Mais le symbole est un peu lourd, probablement parce que le métrage du duo Neveldine /Taylor (les barjots responsables du « non-stop action movie » Hypertension) brasse deux thèmes trop gros pour lui : un, la dérive des médias de plus en plus voyeurs et la culture de la real TV, dans la foulée de références comme Le Prix du danger, Running Man voire Rollerball version McT pour l’affreuse ostentation du spectacle télévisuel contemporain et ses jeux du cirque post-moderne ; deux, la dépendance des individus aux images, au Net et à l’ego-trip numérique. Ici, l’action a de plus du mal à trouver son terrain d’expression : la caméra chahute un peu trop pour que l’œil reste fasciné, d’autant que le champ se limite à des explosions et quelques confrontations soldatesques cadrées d’assez près. Le virtuel a ceci d’hypnotique qu’il est un univers sans limite géographique ni thématique, et sans frontière de conscience ou presque (quoi qu’on en dise, les Wachowski l’avaient compris) ; difficile dans Ultimate Game de valoriser l’étendue (donc l’influence) de « Slayers », puisque Neveldine et Taylor le filment comme quelque chose de très étriqué.

L’artificialité de ces gunfights et explosions justement voulus comme projections vidéoludiques rend l’imagerie plus dépassée encore, considérant que de nombreux jeux d’action font preuve, et depuis plus d’une décennie, d’un grand sens cinématographique (découpage et narration maîtrisés). L’idée de ce filmage de « guerre en direct » comme tir à vue sur la méthode CNN et l’ère des caméras embarquées se remet alors à titiller nos neurones ; c’est oublier que toute une cinématographie récente a recodifié et décrypté cette esthétique de façon subtile et terrifiante (Redacted, [REC]…). Reste alors à prendre Ultimate Game pour un simple divertissement basique où le héros en quête de sa véritable identité effectue un parcours du combattant jusqu’au boss de fin ultime, gourou de la multinationale esclavagiste des pulsions de la population (Michael C. Hall en fait trop mais reste fascinant dans ses pantomimes) : différents niveaux de jeu (d’acteur et de caméra, mais pas seulement) que Neveldine et Taylor utilisent, c’est vrai, comme autant de strates de la fiction imprimées sur le réel du récit, et inversement. Dommage qu’aucun démarquage graphique ne vienne d’ailleurs souligner ce « passage » d’un univers et d’un destin à l’autre ; les auteurs considèrent sans doute que ces deux mondes sont plus que jamais imbriqués dans notre société interactive, ce qui n’est pas bête mais visuellement inefficace.
Stéphane Ledien
> Sortie en salles le 9 septembre 2009
