“V”, la nouvelle génération

Lorsque la Warner décide d’abandonner la production de la série hebdomadaire V, elle laisse sur le carreau des millions de fans. En effet, même si la série n’est objectivement pas au niveau de qualité des deux téléfilms de luxe qui font sa base, elle possède néanmoins un attrait ludique qui satisfait sans problème ses spectateurs encore nombreux. Un abandon sans justification réelle sur laquelle Warner ne reviendra pas malgré la mobilisation véhémente des fans les plus endurcis. Il est souvent arrivé que les chaînes, submergées par les nombreux courriers de mécontentement, fassent marche arrière et sauvent des œuvres appelées à disparaître. Mais pour V, point de salut et c’est sur un cliffhanger que se termine la saga des lézards venus vider la belle bleue de ses ressources naturelles et de ses habitants.
Très rapidement cependant, Kenneth Johnson, créateur et réalisateur du premier téléfilm, fait connaître son envie de reprendre l’aventure là où il l’avait laissée malgré lui, une volonté qui redonne aux fans du monde entier l’espoir qu’un jour enfin l’histoire connaisse un dénouement digne de ce nom.
Si l’éventualité de cette suite directe (toujours plus ou moins en projet) est séduisante, assez rapidement l’on parle d’une reprise de la série. Mais plus vraiment d’une continuité, peut-être une nouvelle vision des événements. À l’époque, le terme de “reboot” n’est pas encore en vogue mais les prémices sont là et, à l’image du Prisonnier, V se transforme en serpent de mer, apparaissant et disparaissant au gré des envies des uns et des autres mais jamais vraiment de façon formelle.
Puis c’est ABC qui dégaine et annonce : V revient, enfin, officiellement, pour une nouvelle série hebdomadaire. Mais plus de Mike Donovan et de Julie Parrish aux prises avec la redoutable Diana, magnifique garce en chef des lézards-nazis en uniformes cintrés. En plein marasme cathodique où la télévision, après des années de créativité faste, se cherche une nouvelle identité et de nouveaux héros, la tentation du flash-back est dans tous les esprits. C’est le moment où déjà les nouveautés – risquées et balayées au bout de deux épisodes si elles n’ont pas accroché leurs quelques millions de spectateurs requis – sont délaissées au profit du revival de quelques grands titres des années 80 : K2000, Bionic Woman
En comptant sur le capital sympathie laissé dans les esprits des téléphages d’hier devenus les consommateurs d’aujourd’hui, les décideurs des grands networks espèrent reconquérir une audience dispersée entre internet et jeux vidéo.
Le nouveau V sera un remake, avec des personnages nouveaux dans un contexte radicalement différent. Pour les envahisseurs comme pour les autres, le 11 septembre est passé par là et le monde a changé.
Cette nouvelle mouture est confiée aux bons soins de Scott Peters, scénariste et co-créateur des 4400, autre série de science-fiction qui a duré quatre ans. Le bonhomme n’est donc pas un nouveau venu dans le genre, même si après un bon départ sa série précédente s’enlisait quelque peu, ne laissant au final que le souvenir d’une œuvre pas désagréable mais pas transcendante non plus. Rien d’assez grave cependant pour effrayer un parterre de connaisseurs déjà suffisamment agacé par l’absence de “ses” héros.
La production trouvera tout de même le moyen d’inquiéter sa future audience en essayant purement et simplement de rayer Kenneth Johnson du générique, prétextant que sur un thème commun et surexploité les deux séries possédaient assez de différences pour qu’il ne soit plus fait référence à son créateur. Mais les fans ont cela d’excessif qu’ils connaissent de leurs œuvres phares les moindres recoins, les moindres participants, et “virer” symboliquement Johnson résonnait déjà pour beaucoup comme une déclaration de guerre. Du passé faisons table rase, certainement pas !
ABC recule, Johnson retrouve sa place au générique, quand bien même la créature n’aurait plus qu’un lointain cousinage avec son aînée.
Nouveau coup de tonnerre, la chaîne annonce que quatre épisodes seulement seront diffusés dans un premier temps, au cours du mois de novembre, et que selon les résultats enregistrés une suite serait proposée au cours de l’année suivante.

Par un beau matin, alors que l’agent du FBI Erica Evans s’inquiète de son adolescent de fils qui a fait le mur, de gigantesques soucoupes volantes font leur apparition dans le ciel de vingt-neuf capitales à travers le monde.
Alors qu’un vent de panique commence à balayer les rues (l’arrivée impromptue des vaisseaux spatiaux faisant incidemment se crasher un jet de l’armée de l’air au milieu des badauds ébahis), apparaît le visage rassurant, tout à fait humain et plutôt joli, d’Anna, la visiteuse en chef (Morena Baccarin), se voulant rassurante. Les visiteurs débarqués de nulle part sans un bruit sont bien entendus des amis venus en paix pour demander de l’aide à l’Humanité. En échange, et dans un esprit de réciprocité coopérative, les nouveaux venus sont bien sûr prêts à partager leur savoir technologique et médical sans équivalent.
Mais l’enquête menée par Erica, sur des groupes terroristes domestiques, l’amène bientôt à découvrir que les visiteurs sont présents sur terre depuis bien des années et que, patiemment, ils ont infiltré tous les rouages de la société afin de préparer leur arrivée. Avec sans doute une idée derrière la tête.

On aimerait aimer cette nouvelle version de V. Ou même la détester. Au moins on aurait l’impression de ressentir quelque chose pour des personnages et des événements qui s’enchaînent sans jamais provoquer chez le spectateur autre chose qu’un ennui poli. À l’instar des 4400 qui souffrai(en)t des mêmes défauts, V se suit d’un œil tranquille sans parvenir à scotcher le spectateur à son écran. Si l’actualisation n’est pas ratée à proprement parler et brasse les thématiques auxquelles l’on pouvait s’attendre (terrorisme, paranoïa) l’ensemble paraît si terne et fadasse que même le cliffhanger clôturant chaque épisode retombe à plat. Les personnages, souvent sans épaisseur (la mère célibataire en conflit avec son fils, le prêtre qui s’interroge sur sa foi) ne parviennent jamais à susciter la sympathie, certains étant tout simplement irritants, à l’image du fils ado-rebelz à mèche Zacheffronnesque tellement obnubilé par les visiteurs qu’il craque au premier regard pour une jolie visiteuse blonde aux yeux de biche. Ou Twilight avec des lézards masqués en guise de vampires abstinents.
Comble du comble, les visiteurs eux-mêmes ont perdu de leur superbe. Adieu les jolis uniformes, réminiscence d’un passé peu glorieux, bonjour les tailleurs stricts, les costard-cravates et les intérieurs de vaisseaux aussi délirants qu’une agence du Crédit Mutuel. Car à moins que Scott Peters, faisant preuve alors d’un humour noir qui ne lui est pas coutumier, n’ait voulu disserter à sa façon sur la crise financière, ses extra-terrestres manquent singulièrement de piquant, à l’image du reste.

Techniquement irréprochable, cohérent dans ses idées et leur mise en œuvre, V nouvelle version ne laisse aucune trace dans la mémoire du téléspectateur qui en a vu (beaucoup) d’autres. En vingt ans la télévision a changé, le public nourri aux productions du câble est devenu plus exigeant et il en faut plus que ça pour le surprendre.
Alors que chacun attend plus ou moins la suite selon son degré de tolérance et de curiosité, il est peut-être rassurant de savoir que le poste de showrunner a été confié à un autre Scott, Rosenbaum, scénariste ayant œuvré entre autres sur The Shield. On peut donc espérer qu’il secoue un peu tout ce petit monde ronronnant et ramène véritablement V sur le devant de la scène, là où la mémoire collective l’a à tout jamais installée un beau soir de 1982.

Julien Taillard

> la diffusion de cette série est prévue vers le dernier trimestre 2010 en Europe.

> Lire aussi notre article sur la série originale dans le cadre de notre dossier “Guérilla & résistance à l’écran”, dans VERSUS n° 15, disponible à la vente en PDF couplé avec l’achat du dernier numéro.



V – The Visitors ABC remake 2009 > Trailer 2



V – The Visitors ABC remake 2009 > Trailer 3



bande-annonce de la série originale





“Le Prisonnier” version 2009

Quand la chaîne du câble américain AMC annonça voilà quelques temps déjà qu’elle lançait très officiellement un remake télévisuel du Prisonnier, série phare de la fin des années soixante pour laquelle le terme « culte » semble avoir été créé, on put lire ça et là deux types de réactions. Tout d’abord celle d’un public lambda n’ayant pas vu la série originelle, donc peu ou pas marqué par la saga. Ces spectateurs-là s’en foutaient un peu, attendant sans engouement particulier de voir ce qu’on allait leur offrir. Et il y eut la réaction des fans, des connaisseurs, des amoureux, ceux pour qui les dix-sept épisodes de l’œuvre matricielle forment un monument intouchable et indépassable. Voulue, créée, produite, scénarisée et réalisée en grande partie par Patrick McGoohan, alors mondialement connu pour son rôle de l’agent secret John Drake dans la série Destination Danger et qui s’adjugea au passage le rôle-titre, Le Prisonnier est forcément une œuvre à part.
Après les nombreuses rumeurs au cours des années passées sur la possible adaptation de la série sur grand écran (1), le serpent de mer cinématographique prenait finalement son essor sur l’étrange lucarne qui hante nos salons. Puis arrivèrent les premières informations : la série ne reprendrait pas le décor de l’original, préférant un nouvel environnement à la surexploitation d’un lieu devenu mythique (2), le numéro 2 serait le même tout au long de la série alors que ce rôle très symbolique se voyait incarné par un nouvel acteur à chaque épisode.
D’ailleurs cette nouvelle version n’en comptera que six, épisodes, rejoignant en cela la volonté première de McGoohan qui dut « rallonger » son œuvre plus qu’il ne le voulait afin d’en faciliter la vente (et donc la production même) aux Etats-Unis.
Des marques importantes de respect, une nouvelle vision et non une basse copie mercantile et servile, une actualisation d’un feuilleton qui fut en avance sur tout le monde.
Et puis avouons-le, lorsque l’on apprend qu’en plus l’unique numéro 2 sera joué par le grand Ian McKellen, quand même, on se dit que ça a de la gueule et ça rassure.
La série fut diffusée sur trois soirées à raison de deux épisodes par jour. Une « salve » du genre à marquer le coup et à attirer les spectateurs potentiels qu’il faut bien pouvoir arracher à leurs shows habituels. Le Prisonnier possède comme toute grande œuvre un rayonnement que les années n’ont pas su entamer et les plus réfractaires comme les plus curieux ne purent facilement résister à l’envie de voir enfin ce qu’allait apporter cette nouvelle vision en dehors du rôdeur – la grosse boule blanche – aperçue dans la longue-bande annonce afin de tranquilliser tout le monde.

Un homme (Jim Caviezel) se réveille dans un désert de dunes. Il y découvre « le village », une cité où les habitants se désignent par des numéros au lieu de noms et vivent sous l’autorité bienveillante du numéro 2. Comment est-il arrivé là ? Il l’ignore et découvre que partir ne sera pas facile, personne autour de lui ne semblant croire qu’il puisse exister un « ailleurs ». Bien décidé à s’enfuir, le nouveau numéro 6 va se lancer dans une bataille pour retrouver l’existence qui était la sienne, ce qui l’amènera à découvrir le secret de ce lieu étrange.
Si le résumé de cette nouvelle version sonne comme l’exact reflet de son modèle, autant vous avertir tout de suite que la comparaison s’arrêtera là et que quelques minutes suffiront pour vous convaincre qu’un bon sujet sans vision solide derrière n’amène qu’à la déception. Car ce Prisonnier 2009 n’est que cela au final, une déception amère – encore que pas tout à fait surprenante – au regard des moyens déployés.
Le village ressemble à une station balnéaire figée dans les années 50 sans qu’il n’apporte un supplément d’âme, les personnages sont creux, souffrant d’un manque de caractère flagrant. Au premier rang desquels nul autre que le héros, numéro 6, partagé sans cesse entre ce qu’il doit faire, se laissant plus porter par les événements que prêt à se retrousser les manches pour se sortir de là. Même le numéro 2 laisse un certain goût d’inachevé tant il ne semble pas faire grand chose à part se balader en costume blanc. Un super méchant ramené à l’état de « El gringo », on a connu plus ambitieux.

Ajoutez à cela une forme aussi languissante et mal maîtrisée que le fond (les enchaînements de scènes laissent parfois à penser que le monteur devait travailler sous l’influence de substances illicites) et vous obtenez ce que beaucoup attendaient et/ou redoutaient : un effroyable ratage, un enterrement grand luxe pour un projet qui partait avec une montagne trop haute à escalader. La décence, le devoir de réserve ainsi qu’une certaine honnêteté nous obligent à passer sous silence la résolution du tout, volontairement alambiquée mais fumeuse à laquelle le spectateur déjà à moitié endormi par les cinq heures et demie précédentes ne prêtera que peu d’attention. Là où McGoohan jouait avec les attentes de ses spectateurs et transformait son travail en “énigme allégorique” inscrivant la série dans les annales de la télévision autant que dans les consciences, cette nouvelle version ne se hissera jamais qu’au niveau d’un Lost ou d’un Prison Break, deux plaisirs coupables dont plus personne ne parlera quand ils auront disparu des écrans.
Car qu’on le veuille ou non, chaque image, chaque action, chaque faux pas de la copie est inconsciemment comparé à l’excellence de son modèle, une œuvre si forte qu’elle reste une référence incontournable quarante-deux ans après sa création.
Bonjour chez vous.

(1) Suite à leur collaboration fructueuse sur Braveheart, Patrick McGoohan soutint la mise en chantier d’une version avec Mel Gibson dans le rôle-titre.
(2) La ville de Portmeirion qui servit au tournage existe bel et bien sur les côtes du Pays de Galles > http://www.portmeirion-village.com/

Julien Taillard

> Site officiel de la minisérie



Trailer de la mini-série Le Prisonnier version 2009 sur AMC


Trailer de la série originale





Le retour du faux/vrai buzz et le mythe du fameux “inspiré de faits réels”

Depuis le coup d’éclat radiophonique d’un certain Orson Welles le 30 octobre 1938, émission au cours de laquelle le futur réalisateur de Citizen Kane mit en scène La Guerre des mondes de HG Wells et fit croire à ses concitoyens qu’une véritable invasion extraterrestre avait eu lieu sur le territoire étatsunien, le phénomène médiatique générée par une fiction que l’on (“on” c’est-à-dire les studios, les diffuseurs…) fait passer pour du réel constitue une valeur sûre de promotion « choc » et d’adhésion des foules.
Générateur de rumeurs, déclencheur de bouche-à-oreille, ce phénomène s’est particulièrement bien illustré lors de la campagne d’exploitation du Cannibal Holocaust de Ruggero Deodato, « faux » documentaire d’horreur qui fut saisi par un magistrat dès après sa première en Italie, et qui valut à son réalisateur d’être arrêté pour délit d’obscénité. Qualifié carrément de snuff movie à cause de rumeurs persistantes de meurtres des acteurs devant la caméra, Cannibal Holocaust a ouvert la voie d’une étonnante réflexion sur les rapports de l’image retransmise dans le feu de l’action avec la réalité.
Des strates de sens que viennent brouiller l’idée du montage, des effets divers et variés de caméra, et du mystère cultivé hors champ. En étant cinématographique « mais pas trop », en faisant preuve d’une crudité visuelle inédite que l’on n’attribue volontiers qu’au réel, Deodato a semé le doute, cette petite graine à partir de laquelle le spectateur se fait un plaisir de faire pousser toutes les ramifications d’un sentiment de paranoïa, de vérités (incroyables) cachées qui ne demandent qu’à rejaillir, l’image retrouvée, exhumée des décombres civisationnels ou d’un quelconque lieu d’horreur prenant aussitôt une valeur testamentaire qui augmente son intensité spectaculaire et, comme en référence aux reportages qui ne peuvent être que « vrais » pour le spectateur (sic !), sa légitimité.
En 1999, Le Projet Blair Witch, même s’il n’avait pas la force de persuasion de son aîné italien justement parce qu’il ne projetait aucune image choc, suscita bien des croyances lui aussi ; et quoique l’histoire n’eut rien de très crédible, le tournage et la direction d’acteurs, tous deux très expérimentaux (part d’improvisation, comédiens livrés à eux-mêmes en pleine forêt…) contribuèrent à la légende du métrage, qui déchaîna les peurs (mais aussi les passions, puisque certains furent persuadés de la réalité filmée) et les foules à partir de rien (quelques bouts de bois, une ombre furtive, une ambiance « naturellement » menaçante).
Depuis, la vidéo amateur a explosé, l’interactivité comme le filmage à l’arrache s’immiscent partout et l’image DV contamine régulièrement celle du 35 mm cinémacospé ou non, pour mieux témoigner d’une réalité qu’on veut ancrer plus que jamais dans le vécu du spectateur (lire ou relire à ce sujet, notre dossier « docus-fictions et caméras embarquées » dans VERSUS n° 13). Hier le Super 8 signifiait le souvenir ; aujourd’hui le grain vidéo affublé d’un éclairage approximatif peut faire passer l’entreprise pour des images volées – donc appartenant au réel. Cloverfield, REC., autant d’exemples frappants d’incursion dans l’horreur quotidienne, proche de nous car sans artifices (en réalité, si, mais en apparence, non) esthétisants propres au cinéma ; la fausse approximation, le chaos « calculé » de ces séquences achalandées avec génie mais où subsistent quelques indices « d’identité cinématographique » (les deux couches temporelles de narration dans Cloverfield, le retour en arrière rapide dans REC. dans un supposé reportage filmé en direct), ne sont pas ici assénés pour nous faire croire à la véracité des incidents démontrés – trop énormes, trop « déjà vus » pour être honnêtes. Simplement, leur effleurement du réel (cadrages « comme on peut »), leur apparente absence d’anticipation des événements en font plus que des films : une expérience. Sensitive et culturelle, qui rejoint dans l’effroi de cette proximité forte avec la réalité (pas d’enluminure, ou alors invisible), le frisson du « c’est possible » et du « et si c’était vrai ? » généré par Deodao et plus tard par le duo Myrick / Sanchez.
Devenu presque tarte à la crème, l’incursion de la vidéo dans l’image cinématographique, accolée au gimmick du « d’après des faits réels » (un autre classique, formellement plus global et fourre-tout, qu’il serait intéressant de décortiquer) a quoi qu’il en soit aujourd’hui plus de mal à susciter la surprise, et les studios cherchent à en réinventer le procédé pour ne pas voir mourir la poule-buzz aux œufs d’or.




4thkind-trailer1


Dernier exemple de phénomène travaillé jusqu’à la rupture des repères hors champ / hors film : The Fourth Kind du réalisateur Olatunde Osunsanmi. Dans cette variation du mythe de l’enlèvement de populations rurales par les extraterrestres, Milla Jovovich interprète Abigail Tyler, psychothérapeute dont on veut nous faire croire qu’elle existe réellement. The Fourth Kind suit ainsi ses recherches en Alaska dans le village de Nome, où le nombre d’habitants diminue d’année en année sans raison valable sauf une : certains prétendent avoir été enlevés par des aliens. Jouant de son inspiration constante des « vrais travaux » menés par « l’authentique » Abigail Tyler, la bande-annonce a le mérité de renouer avec le fameux doute (un instant « d’incrédulité « crédule ») qui étreignit le spectateur au moment du visionnage des films de Deodato et de Myrick & Sanchez.
On franchit là une nouvelle étape dans la démonstration du réel, pas seulement avec le travail de l’image propre aux captures d’une insoutenable vérité (grain vidéo, pixellisation pour préserver l’anonymat), ni même dans l’introduction d’archives et d’interviews habilement conçues (un exercice de style très répandu et souvent réjouissant d’ailleurs), mais avec l’intervention « hors intrigue » de Milla Jovovich expliquant qu’elle interprète un personnage réel (qu’on s’empresse de nous montrer en parallèle, le visage « crypté ») et que les images (« footage ») dévoilées sont inédites. L’art du buzz, en somme, fabriqué à partir d’une vérité inébranlable : ces images ne sont en effet connues de personne puisqu’elles ont été créées spécialement pour l’occasion filmique. L’art du mensonge au final propagé comme une vérité contestable – et c’est bien ce qui la rend excitante, intriguante pour le public qui la découvre à l’écran.

Stéphane Ledien

[Sortie du film prévue le 6 novembre 2009 aux USA]





Démocratie en berne !
17 mars, 2008, 3:10
Classé dans : TRIBUNE LIBRE

On aura tout dit sur ces élections locales, version 2008, estampillées de la mention « sanction nationale demandée ». On aura tout entendu sur ce scrutin municipal et cantonal, y compris les appels curieux et un peu effrayants de l’opposition à élire un maire de gauche sans se préoccuper de la qualité des idées, et les supplications légèrement hésitantes d’une majorité à ne pas désavouer les têtes de liste de droite dans leurs fiefs traditionnels (Marseille, Toulouse) sans appuyer les programmes. On aura absolument voulu nous faire croire qu’élire un maire tiendrait de l’idéologie la plus puissante, que le conseil municipal serait le pendant local du conseil des ministres et qu’il s’y prendraient des décisions au moins aussi importantes ; tandis que de l’aspect le plus pragmatique de cette élection, à savoir choisir une personnalité s’occupant de tous les petits problèmes quotidiens de ses concitoyens, on n’en parlait pas, préférant laisser dans l’urne du silence ce bulletin pourtant essentiel de la démocratie.

On aura tout dit, et désormais les politiques se gargarisent de leurs victoires et pleurnichent sur leurs défaites. Le raz-de-marée de la gauche ! Changement de politique pour la droite ! Et puis quoi, messieurs les hauts fonctionnaires ? Croyez-vous si fermement que le vote d’un élu de ce petit village lorrain ou de cette cité banlieusarde vise à modifier la teneure nationale de la politique, plutôt que l’ordre de passage du facteur ? Il faut être bien naïf – ou bien opportuniste – pour imaginer l’inverse. Du moins dans les villes de moins de 20 000 habitants. Pour les autres – les grandes villes – on prendra soin de séparer les secteurs, ou arrondissements, et la gouvernance globale de la cité, la couleur politique prenant une importance plus élevée dans ce dernier cas. On l’a bien vu à Paris.

Mais il y a, aussi, une certaine forme d’indécence de la part des politiques à se gargariser ou pleurnicher sur leur sort de leur parti. Si l’on considère le taux record d’abstention de ce scrutin, qui frôle les 38% au niveau national, il vaudrait mieux, plutôt que rire ou pleurer, commencer à sérieusement s’interroger sur la valeur portée par les Français à leur démocratie élective. Lorsque seuls 38% des votants, donc des citoyens inscrits sur les listes électorales, se déplacent jusqu’aux bureaux de vote pour élire la personnalité politique qui se trouve être, dans la hiérarchie du pouvoir, la plus proche d’eux, l’on peut légitimement considérer que notre système démocratique souffre de nombreux problèmes. Et que les politiques de gauche ne devraient pas tant se féliciter d’une victoire nationale qui, sur le strict plan de la légitimité, ne vaut pas tripette.

Certes, les élections locales ne sont pas idéologiquement aussi marquées que les scrutins nationaux ; certes encore, l’enjeu partisan est moindre, voire inexistant dans la plupart des cas, puisque dans l’élection d’un maire c’est l’homme qui prend le pas sur le militant ; mais que cela ne dispense pas les citoyens Français, ou en tout cas ceux qui se sentent citoyens, de quitter un instant leur canapé douillet pour se rendre aux urnes poster leur enveloppe. Et cela ne coûte pas même le prix du timbre.

On parlera beaucoup, en cette semaine post-électorale, du symbole porté par ce résultat favorable à la gauche ; mais, comme à l’accoutumée, on élèvera peu la voix pour exprimer ce dégoût d’assister, impuissants que nous sommes tous, au lent déclin de la démocratie. Car sans vote, pas de démocratie ; qu’on se le dise. Et désormais, chers Français, lorsque vous descendrez dans la rue pour manifester, à tort ou à raison : n’oubliez pas de placer, bien en vue sur vos manteaux, vos cartes d’électeurs tamponnées. Elles seront le meilleur garant de votre légitimité ! Et honte aux autres.

Eric Nuevo



Plus « Bel » la vie
19 février, 2008, 2:59
Classé dans : TRIBUNE LIBRE

Polémique, aujourd’hui, au sujet de la vaste opération policière d’hier, lundi 18 février, en banlieue parisienne, principalement à Villiers-le-Bel (mais également à Sarcelles et Arnouville-les-Gonesse), qui a vu un nombre très important d’agents de police (un millier) appréhender trente-trois jeunes gens, suspectés d’avoir joué un rôle dans les émeutes de novembre dernier.

Polémique, au-delà de l’opération elle-même, sur la médiatisation outrancière dont a bénéficié ce large coup de filet, avec ses troupes de journalistes sur le qui-vive dès l’aube et ses dizaines de caméras filmant l’événement avec un voyeurisme presque obscène, qui se fait l’écho des petits films amateurs tournés portable à la main. Ce n’est pas nouveau, mais le journalisme paye ici encore le prix de la contamination médiatique instituée par l’avènement d’Internet et la démocratisation des outils d’enregistrement et de communication, avènement qui pousse sans cesse à la primauté de l’information des journalistes qui se battent moins pour un scoop que pour une place sur le podium de la vivacité.

L’événement, qui a immédiatement fait les gros titres des quotidiens et des journaux télévisés matinaux de ce mardi 19, s’est vu ouvertement critiqué par des hommes et des femmes politiques, situés à gauche et au centre, qui se sont élevés contre cette opération et la façon dont elle a été menée, qualifiée de « gigantesque cirque médiatique » par le PCF, dénoncée comme une manière « d’influencer l’opinion » en vue des prochaines municipales par Ségolène Royal, tandis que François Bayrou a appelé à « ne pas mélanger la justice et la mise en scène ». Ce matin, l’habituel jeu politique d’opposition s’accompagnait de vives réactions du public, la plupart véhémentes, à l’égard du déploiement de forces et de la démesure des moyens engagés. Petit florilège des avis que l’on pouvait lire ce matin dans Libération : « 1000 personnes pour arrêter 33 personnes… Cela ressemble à des méthodes dignes d’une dictature policière » ; « pendant que l’on demandait à 1000 policiers de faire le spectacle, ils n’étaient pas ailleurs à faire leur boulot » ; « C’est dans combien de temps, déjà, les municipales ? », etc. Face à une telle levée de boucliers, il est nécessaire de reprendre ces deux éléments – quantité inégalée d’agents impliqués et présence en masse des médias – pour les analyser de plus près, à froid, avec distance, afin de prendre toute la mesure de cette incroyable opération matinale.

1. Médiatisation. Vingt-quatre heures suffisent pour créer une polémique. C’est court, mais, en vingt-quatre heures, on a eu le temps de gloser sur la manière dont ces troupes de journalistes ont pu être aussi rapidement mises au courant, et ont pu se présenter dès avant l’heure prévue pour enregistrer images et sons – à 5h45, déjà, caméras et micros se frottaient les uns aux autres comme pour se réchauffer. Quelques heures auront suffi à accuser qui le gouvernement, qui l’Élysée, qui encore des fonctionnaires haut placés d’avoir savamment orchestré le déploiement médiatique afin de faire de cette opération un coup de force politique, quelques semaines à peine avant le premier tour des élections municipales.

A cela, plusieurs objections : d’abord, personne n’est plus dupe, ni au sein du gouvernement ni dans la totalité du spectre politique, de l’impact que peuvent avoir sur la population – et qui plus est la population électorale – de telles images opposant, en gros, la « puissance policière » aux « pauvres bougres » de banlieue qui dormaient paisiblement. On sait, depuis les émeutes de 2005, que l’image médiatique n’entraîne qu’une escalade indésirable de la violence, et que tout parti pris télévisuel sera désormais férocement combattu par les enregistrements amateurs.

Ensuite, ce déploiement médiatique de grande ampleur s’explique moins par une orchestration gouvernementale que par la multiplication des médias divers se partageant aujourd’hui le droit à l’image : chaînes de télévision, sites Internet et même radios se disputent la primauté du sujet, contre quelques journalistes seulement il y a encore quelques années. La spécialisation de quelques-uns s’est en effet étendue à d’autres. Ce matin, sur les ondes d’Europe 1, dans l’émission de Jean-Marc Morandini, on pouvait entendre le journaliste maison Alain Acco regretter que la quantité de médias supplante à ce point leur qualité, et qu’ainsi le regard du public sur l’information devienne irrémédiablement méfiant. Il rappelait également, et à juste titre, que ce type d’opération policière a toujours existé, et que ce n’est pas tant le mode opération qui change, que le regard médiatique qu’on y porte.

Enfin, le même Acco soulignait l’absence de responsabilités en haut lieu dans la propagation virale de la nouvelle, arguant avec justesse que les journalistes, et c’est bien heureux, n’ont pas besoin d’être appelés par l’Élysée pour dénicher les faits essentiels de demain. Une opération de cette envergure impliquant énormément de personnes – policiers, CRS, organisateurs divers – et autant de complicités à tous les niveaux, il était difficile pour un journaliste, à en croire Alain Acco, de n’être pas mis au jus par les informateurs de tous bords. « Les gens parlent », rappelait-il avec ironie.

Une double question se pose donc ici : dans quelle mesure le déploiement médiatique remettait-il en cause la légitimité des médias ? Et devait-on penser qu’une hypothétique instrumentalisation des pouvoirs publics aurait visé à redorer le blason de la majorité à quelques semaines des municipales ?

Car, d’une part, si les caméras de télévision étaient sur place, peut-être faut-il en imputer la faute aux médias eux-mêmes, et non au pouvoir politique comme c’est trop souvent le cas. Cette mère de famille de Villiers-le-Bel l’a bien compris lorsqu’elle ironisait, hier matin, face aux journalistes : « Vous êtes contents, vous avez de belles images ? ». Et, d’autre part, il semble difficile de croire qu’un vaste coup de filet policier puisse servir qui que ce soit, majorité comme opposition confondus, pour les prochaines élections locales. Imagine-t-on vraiment qu’un coup de force autoritaire fera basculer les sondages du côté UMP ? Pense-t-on réellement que l’interpellation de quelques jeunes gens en banlieue parisienne devrait faire pencher la balance des municipales à l’autre bout de la France, mettons, par exemple, dans les Pyrénées ou en Rhône-Alpes ?

2. Sécurisation. Plus de mille policiers qui déboulent, à l’aube, dans les rues de trois cités de banlieue parisienne, cela donne une curieuse sensation d’oppression sécuritaire. Des agents rameutés de plusieurs régions différentes, des CRS, des véhicules en grand nombre… Une véritable armée déployée pour interpeller quelques trente-trois jeunes gens, « pas de Mesrine ou de gros trafiquants de drogue lourdement armés » écrivait un lecteur de Libération ce matin. Quant aux habitants de Villiers-le-Bel, certains s’agaçaient : « 1000 policiers, c’est du cinéma. Ca risque de remettre de l’huile sur le feu » affirmait un jeune du cru. Trop d’effets pour de si maigres résultats ? La conséquence d’une paranoïa galopante chez les policiers ?

Pas si sûr, si l’on se souvient de la violence avec laquelle s’étaient déployées, déjà en novembre 2005, les émeutes de banlieue, puis la barbarie volontaire des actes perpétrés en novembre 2007 par les jeunes de Villiers-le-Bel en réaction à la mort de deux camarades, tués par un véhicule de police lors d’un accident de la route. N’oublions pas que, peu après le décès tragique de ces deux jeunes gens qui circulait sur une petite moto, le commissaire Illy, venu constater les faits, s’était fait rouer de coups de barres de fer par d’autres jeunes arrivés en renfort sur les lieux de l’accident. La situation critique de M. Illy, entre la vie et la mort, avait réussi à mettre fin à la polémique sur le départ précipité des policiers acteurs de l’accident : on imaginait alors volontiers qu’ils auraient sans doute fini de la même façon, tabassés au sol. Mais le lynchage du commissaire n’était que le prologue à deux nuits d’émeute, qui virent cette fois les agents de la paix se faire tirer dessus au fusil de chasse, dans une escalade de violence rarement atteinte jusque là. Sauf de trouver légitime le surgissement d’une guérilla dans les banlieues françaises, il était alors nécessaire de condamner avec force de type d’agressions doubles : contre les forces de l’ordre et contre les citoyens eux-mêmes, pénalisés par les incendies de leurs voitures et de leurs établissements (on se souvient de cette bibliothèque brûlée de pied en cap par les émeutiers).

Peut-on encore nier, en 2008, que certains quartiers de banlieue soient devenus de véritables zones de non-droit, inaccessibles à tout représentant de l’ordre, depuis les policiers jusqu’aux pompiers, régulièrement accueillis par des pluies de briques dans certaines cités difficiles ? Même Fadela Amara, secrétaire d’État à la Ville et responsable du récent « Plan banlieues », ne recule plus devant l’expression « zone de non-droit », puisqu’on a pu l’entendre de sa bouche samedi dernier, lors de l’émission tardive de Laurent Ruquier. Sans lancer ici un débat sur la question, force est de constater que les agents de police sont régulièrement mis à mal dans les quartiers, et que l’on a pu voir fleurir à plusieurs reprises, depuis les émeutes de 2005, de véritables guet-apens destinés aux uniformes. Symbole de la perte d’autorité des agents de la paix, la menace voilée d’un jeune de vingt ans, qui a vu deux de ses amis interpellés lundi : « Venir à 1000, c’est jouer avec nos nerfs. La répression chez nous, c’est explosif. Faut qu’ils arrêtent de faire les malins, parce que ça peut repartir vite, ici ou à Sarcelles. Même après 35 interpellations, y’aura toujours des gens ici pour foutre le bordel. » (www.liberation.fr) L’émeute de rue comme arme de riposte à l’autorité ? La révolte et le besoin de révolte, non pas contre le système, mais contre toute tentative d’imposer l’ordre dans les quartiers et de risquer, ainsi, de ramener l’État de droit là où il disparut autrefois ?

Cessons donc de nous étonner qu’une armée de policiers sécurise un quartier difficile là où seulement quelques dizaines d’agents auraient sans doute suffi ailleurs, et posons-nous la seule question importante : que dit de l’état de notre société ce déploiement de force paranoïaque et sécuritaire ? Que nous apprend-il sur nos villes, nos quartiers, nos concitoyens, et sur notre actuelle façon de considérer notre États et nos lois ? Il est d’ailleurs notable que toutes les critiques venues du microcosme politique ont visé le « cirque médiatique », et non l’opération en elle-même, largement admise par tous les bords, du moins à ce jour. Après une élection présidentielle où la candidate du Parti socialiste elle-même a évoqué les valeurs d’autorité et de nation, à travers la Marseillaise et le drapeau aux fenêtres, sans doute inspirée, d’après le philosophe Bernard-Henri Lévy, par le tenant de l’aile conservatrice de la gauche (Jean-Pierre Chevènement), il aurait été mal vu de remettre en cause un tel désir de retour à l’autorité, policière en particulier et institutionnelle en générale, constaté par tous.

3. Deuil. Mais si toute polémique est bonne pour la démocratie et la vérité, celle-ci a aussi son effet pervers : celui de nous détourner, forcément, de l’épicentre de ce tremblement de terre social qui commença en novembre 2007, à savoir la mort de deux jeunes gens dans un accident de moto, dans les rues de Villiers-le-Bel. Aucune réaction, aussi vives soient-elles, de droite ou de gauche, d’en haut en d’en bas, ne devrait faire oublier que le décès de deux adolescents est toujours la première des tragédies ; aucune violence, aucun déploiement médiatique ne devrait se mettre en travers d’une enquête indispensable, et que nous nous efforçons de croire juste. En ayant mis la ville à feu et à sang, en s’étant confrontés aux forces de l’ordre, en profitant ainsi d’un événement difficile pour dynamiter le système, les jeunes de Villiers n’aident certainement pas la mémoire de leurs camarades décédés. N’est-il pas temps d’éteindre les flammes et d’allumer les bougies afin d’en faire le deuil ?

E.N.



Obama casse la Barack !
12 février, 2008, 6:34
Classé dans : TRIBUNE LIBRE

Impossible de passer à côté, ces derniers temps, des primaires de l’élection présidentielle américaine. Voilà près d’un an que la presse française se fait l’écho de cette success story qui n’a rien d’une télé-réalité, et qui déchaîne aux Etats-Unis de nouvelles passions – tout un contingent de nouveaux électeurs potentiels, jeunes et récemment politisés, s’étant révélé dès les premiers temps de ces primaires indécises.

Impossible de passer à côté, non plus, du phénomène porté par Barack Obama, sénateur de l’Illinois et premier candidat noir potentiellement présidentiable – ce qui, en soi, est déjà une révolution dans un pays pollué, ces dernières années, par un certain conservatisme antédiluvien. Fils spirituel de Martin Luther King et de John F. Kennedy, Obama puise abondamment dans les valeurs prônées par ces deux personnalités de premier plan de l’imaginaire américain : l’inspiration oratoire, presque biblique, du premier (« Nous sommes le changement que nous cherchions » : jamais de « je » dans le jeu politique d’Obama, ce qui confère à ses discours une métaphysique quasi religieuse) et l’engagement idéologique profondément lié aux pères fondateurs du second (en particulier l’impulsion de pousser le peuple américain vers de « nouvelles frontières », comme le prônait autrefois le jeune chef d’État tragiquement disparu en 1963). Ce n’est pas un hasard si une partie de la famille Kennedy (Ted, surtout) a récemment apporté son soutien à ce candidat original, puissant et, c’est le moins que l’on puisse dire, farouchement entraînant. Cela ne lui donne, certes, aucun surplus de valeur morale ; mais le nom de Kennedy est si profondément ancré dans l’imaginaire des électeurs, souvent nostalgiques d’une époque « meilleure », que son évocation devrait forcément attirer de nouveaux curieux.

Impossible d’oublier que, ce week-end, Barack Obama, au coude à coude avec sa congénère du parti Démocrate Hillary Clinton depuis le lancement tonitruant des primaires avec le caucus de l’Iowa début janvier, a successivement remporté cinq nouveaux États. Et ce, après avoir engrangé un peu plus de votes que sa concurrente lors du fameux Super Tuesday, cette grande foire présidentielle où presque deux douzaines d’États votaient en même temps pour désigner leur champion démocrate. Démocratiquement en tête de la course, Obama sera-t-il pour autant, et à coup sûr, le futur challenger du Républicain John McCain ? Certes non. Le système électoral américain est ainsi fait que trois niveaux de scrutin permettent de désigner le candidat au Saint Graal : les votes des électeurs, ceux des super délégués en cas de résultats proches – ce qui semble devoir être le cas ici – et ceux des délégués qui, lors de la Convention Démocrate qui se tiendra au mois d’août, désigneront définitivement le seul et unique candidat, sachant que ces votes peuvent se différencier des choix publics exprimés durant les primaires. Alambiqué ? Le mot paraît encore trop faible.

Mais le plus important, ce n’est pas le soutien des Kennedy, et en parallèle celui d’une majorité des personnalités artistiques et culturelles à tendance de gauche (George Clooney et Sean Penn en tête) à ce surprenant Obama, qui compense son manque d’expérience certain par une inspiration épique. Le plus important, ce n’est pas non plus, finalement, que le sibyllin système de scrutin américain désigne Obama ou Clinton pour aller se confronter au très conservateur McCain (soutenu, rappelons-le, par Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger). Non, ce qui restera de ces primaires, et quel qu’en soit le résultat, c’est la vague puissante soulevée par la campagne de Barack Obama ; c’est l’euphorie fracassante provoquée par ce jeune sénateur noir au charisme confondant ; c’est, aussi, le retour dans les bureaux de vote de toute une partie de la population qui, au cours des dernières élections, avait refusé de jouer le jeu d’un scrutin bancal et gagné d’avance par les Républicains. La victoire à l’arrachée de George W. Bush contre Al Gore en 2000 avait suffi à convaincre les plus pessimistes de l’inutilité du déplacement, et c’est précisément cela que la campagne d’Obama a démenti, poussant les Afro-Américains, les Latinos, les plus basses classes sociales à croire de nouveau en cette politique. Et peu importe, donc, que la victoire des primaires démocrates échoie, in fine, à l’expérience (Clinton) plutôt qu’à l’inspiration (Obama), tant que l’âne Démocrate parvient enfin à renverser l’éléphant Républicain.

Eric Nuevo



SARKOZY LE LIQUIDATEUR
10 février, 2008, 12:26
Classé dans : TRIBUNE LIBRE

«….il y a quelqu’un qui m’a dit, que, la République vivait encore…»

Cette citation mise en exergue aurait très bien pu figurer dans le hit de Mme Sarkozy tant le traitement infligé par l’équipe médicale de l’UMP et ses affidés relève de l’acharnement thérapeutique. Le pragmatisme est au pouvoir aux dépens de toute vision politique. Et tandis que la France se passionne pour le roman-photo du président et sa belle, les diverses mesures prises affaiblissent les plus démunis tout en reniant les fondements de la République. Une rupture loin d’être tranquille. Et si Carla bruni, la France aussi…
Le 1er ministre et toute sa clique l’ont assez dit, la France est en situation de faillite. Et pour honorer les créanciers, on fait appel à un liquidateur.

Quel point commun entre télévision publique et sécurité sociale ? Le problème de leur financement. Toutes deux sont actuellement asséchées financièrement. Quand le trou de la sécu se creuse en partie par les importantes exonérations patronales, la télévision publique est condamnée à terme suite à l’annonce faite par M. Sarkozy de supprimer la publicité. Une nouvelle a priori réjouissante, non ? Pourtant, comme pour l’annonce de l’annulation du Paris-Dakar suite à la menace Al-Quaïda, on a du mal à sauter au plafond.
Cette annonce effectuée lors du grand raout du 8 janvier dernier (conférence de presse comme vœux présidentiel) place la télévision publique dans une position intenable. Comment faire confiance à un Président qui organise sa vie comme un spot de pub pour produit de luxe et dont l’attachement à la préservation du service public se mesure à la fermeture de tribunaux et la suppression de plus de 20 000 postes de fonctionnaires ? La seule manière de substituer le besoin de financement (+ de 1 milliard d’euros quand même) généré par les heures d’antenne à combler sera de privatiser une des chaînes du groupe France Télévision.
Petit à petit, les derniers bastions d’obédience publique sont soumis aux lois du Marché. Les franchises médicales et la suppression de la pub jouant le même rôle, celui d’un appel d’offre avant liquidation.

Outre le service public, le gouvernement Sarkozy est en train de liquider de sang froid quelques principes fondamentaux du droit et des droits de l’Homme.
Une semaine du 8 janvier décidément faste puisque fut fièrement annoncée l’adoption en première lecture à l’assemblée du projet de loi sur «la détention de sûreté». Un texte de circonstance qui s’appliquera aux auteurs de crimes jugés toujours dangereux après avoir purgé leur peine et qui vise les crimes pédophiles plus particulièrement. C’est le jeudi 31 janvier que le texte fut adopté par le Sénat. Une loi qui en l’état est parfaitement inutile puisque complètement inefficace. En effet, certains criminels malades ne seraient soignés qu’après leur peine alors qu’une prise en charge dès leur incarcération serait le meilleur moyen de réduire la récidive. Mais les dépenses induites (recrutement de psychiatres en prison, bracelets électroniques…) seraient trop onéreuses. Surtout, penser à soigner avant de punir c’est se moquer des familles des victimes. Une instrumentalisation de leur douleur particulièrement odieuse.

Plus grave, cette loi remet en cause les principes de présomption d’innocence et de non rétroactivité des lois.
Contrairement à ce qu’avait souhaité la commission des Lois du Sénat, elle s’appliquera dès son entrée en vigueur : les criminels déjà condamnés et qui sont encore en prison pourront, à l’issue de leur peine, être envoyés directement en centre.  «Faut-il attendre quinze ans [condamnation minimale prévue pour que la rétention de sûreté soit possible], pour que cette loi devienne applicable ?», s’est interrogée Rachida Dati, estimant nécessaire que «pour un même niveau de dangerosité, deux criminels soient traités de façon identique», quelle que soit la date de leur condamnation. C’est sûr que pour être efficace électoralement, il est nécessaire de s’asseoir sur l’article 8 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen qui stipule que «nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit».
La déclaration des droits de l’Homme et du citoyen étant le préambule de notre constitution, le seul espoir réside en ce que le conseil constitutionnel invalide la loi. Mais on peut émettre de sérieux doutes quand en 2007 ce même conseil accepta l’amendement sur l’ADN, en lui opposant des limitations strictes telles qu’elles le rendent inutilisable, certes, mais le tabou a sauté, la ligne de démarcation a été franchie.
Quand on pense que le principe de rétroactivité a été appliqué en France du temps du gouvernement de Vichy, cela donne un certain relief à cette loi défendue à l’Assemblée par le député Mariani (spécialiste bien connu en génétique appliquée) décidément dans tous les bons coups.
Vous n’êtes pas d’accord ? C’est que vous êtes dénués de toute compassion pour les familles des victimes. Voilà en gros (sier) la ligne défendue par l’UMP dès lors que d’autres députés (même dans leur propre camp, c’est dire) tentent d’émettre des réserves ou faire mine de s’y opposer. Mais le plus «beau» reste à venir.

Le texte voté donne raison à la ministre mais s’appliquera «à titre exceptionnel», après décision de la chambre de l’instruction, aux criminels déjà condamnés. La chambre devra constater «une probabilité très élevée de récidive» parce que la personne condamnée «souffre d’un trouble grave de la personnalité». Entrent en jeu les probabilités pour décider du sort d’une personne.
Autrement dit, si les psychiatres estiment que les criminels sont toujours dangereux, ils pourront être condamnés à une nouvelle peine avant même d’avoir récidivé !?. Ce ne sont plus des diagnostics mais des pronostics qu’on leur demandera d’établir, soit d’imputer des crimes à l’avance avant même de penser à traiter ces maladies mentales.
En bon cinéphile, vous aurez tous reconnu dans ce pitch un mauvais remake du film de Spielberg Minority report.
Robert Badinter, ancien garde des Sceaux et accessoirement instigateur sous Mitterrand de l’abolition de la peine de mort : «maintenir en prison au titre d’une infraction virtuelle, d’un crime qu’il pourrait éventuellement commettre s’il était libre consiste en une dérive dangereuse du droit français». Et qui engendrerait la création du principe de présomption de culpabilité.

Une semaine bien remplie donc, puisque annonçant la disparition programmée de la télévision publique et des principes du droit français en matière pénale. Après l’attaque en règle de la laïcité, ça commence à faire beaucoup. Et tandis que notre jouet fait «Bling-Bling» quand il marche, le pays se teinte d’une coloration brune des plus déplaisantes. La France est en situation de faillite pas tant économique que d’un point de vue idéologique et démocratique. Ce n’est pas un président de la République que nous avons élu mais un liquidateur. Et que les accrocs des soldes et des bonnes affaires se réjouissent, la grande braderie va durer encore 4 ans sans discountinuer…

Nicolas Zugasti



…Et surtout la santé !
11 janvier, 2008, 11:58
Classé dans : TRIBUNE LIBRE

L’année 2007 s’en est allée et avec elle son lot de déceptions et autres catastrophes. La nuit de la Saint-Sylvestre a vraiment des propriétés physiques extraordinaires : remettre les compteurs à zéro. Une nouvelle année débute donc, qui plus est, sous les meilleurs auspices. Il n’y a qu’à voir, pour s’en convaincre, ces multiples reportages rendant compte de la liesse et l’allégresse des traditionnelles célébrations festives de fin d’année. Bon d’accord, on a toujours pas réussi à libérer Ingrid Bétancourt, relancer le pouvoir d’achat et loger tous les nécessiteux mais nous n’allons pas jouer les rabat-joie. 2008 est l’occasion de prendre un nouveau départ.
C’est l’heure des non moins traditionnelles bonnes résolutions. Mais avec la clique UMP, il serait plus juste de parler de traditionnels renoncements.
Cantiques, messes, chants tout est bon pour faire sa fête au petit Jésus. Et les représentants de l’Etat ne sont pas les derniers à monter au créneau, oubliant parfois tout devoir de réserve et au risque de fragiliser un peu plus une laïcité déjà passablement écornée.
Sans oublier son corollaire, un féminisme martyrisé partout dans le monde.

Lors de son week-end à Rome fin décembre 2007, M. Sarkozy a été fait «unique chanoine honoraire» de St-Jean de Latran par le pape Benoît XVI. On ne va pas chipoter pour si peu, ce titre étant conféré à tous les chefs d’Etat français depuis Henri IV. Non, ce qui ne lasse pas d’inquiéter c’est bien la nouvelle orientation que le président français, depuis son passage à l’intérieur, tente d’imposer à la laïcité à la française (une nette séparation de l’église et de l’Etat, loin d’être une généralité partout ailleurs). Un homme qui dans son livre La République, les religions et l’espérance voulait favoriser le fait religieux chrétien au détriment du fait sociologique. Un homme pour qui «pour fondamentale qu’elle soit, la question sociale n’est pas aussi consubstantielle à l’existence humaine que la question spirituelle» ou qui souhaite que «partout en France, et dans les banlieues plus encore […], il est bien préférable que des jeunes puissent espérer spirituellement que d’avoir dans la tête, comme seule religion, celle de la violence, de la drogue ou de l’argent». La voilà la solution à l’effondrement des institutions publiques dans ces quartiers sensibles, l’enseignement religieux.
Pour bien enfoncer le clou, il rappela au Latran qu’il appelait de tous ses vœux à «l’avènement d’une laïcité positive, qui tout en veillant à la liberté de pensée, à celle de croire ou ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout». Bientôt, il faudra s’excuser d’être laïc.
Mis à mal en France, le principe de laïcité l’est également au niveau européen. Plus précisément, ce sont les vertus démocratiques qu’il induit qui sont insidieusement attaquées.
Sous prétexte de ne froisser aucune confession et notamment un Islam qui monte en puissance, on est prêt à s’asseoir sur les libertés les plus élémentaires. Liberté d’expression, d’engagement politique pour une émancipation des femmes musulmanes, autant de présupposés acquis que l’on doit sans cesse réaffirmer. Ce fut flagrant, notamment, avec la polémique sur les caricatures de Mahomet publiées dans le journal Jyllands-Posten.

Une femme cristallise parfaitement cette lutte contre toute forme de renoncement, l’ex député néerlandaise Ayaan Hirsi Ali.
Somalienne d’origine, Ayaan Hirsi Ali a demandé et obtenu l’asile politique pour fuir son pays et échapper à un mariage forcé. Elle s’est engagée contre l’excision (une loi l’interdisant porte d’ailleurs son nom), écrivit de nombreux articles fustigeant les dangers du communautarisme, surtout elle a collaboré avec le cinéaste Théo Van Gogh donnant lieu à un court-métrage sur les violences faites au femmes au nom de l’Islam .
Une association qui finira dans le sang, le réalisateur néerlandais étant assassiné par un fanatique. Un meurtre par dépit car la cible initiale était bien la «Voltaire noire» (surnom qu’elle doit à la proximité de ses combats avec ceux de ce cher François Marie Arouet), mais puisqu’elle était très bien protégée, ils se sont rabattus sur une victime plus abordable. Et pour bien rappeler leur priorité, l’assassin avait bien pris soin de laisser, sur le corps de Théo Van Gogh, une liste des futures cibles transpercées par un poignard, le nom d’Ali en tête.
Et au lieu de bénéficier de toute la protection et reconnaissance possible, sa nationalité néerlandaise lui a été retirée. Pourquoi ? Parce qu’elle a menti sur sa provenance pour bénéficier de l’asile politique. Avant de venir aux Pays-Bas en 1992, elle vivait depuis 10 ans au Kenya et en Allemagne, pays où elle aurait dû déposer sa demande d’asile.
Sans compter que, suite à l’assassinat de son ami Van Gogh, ses voisins se sont plaints des désagréments causés par sa protection policière. Raison leur a été donnée et Ali expulsée du quartier où elle résidait.
N’est-ce pas merveilleux un tel altruisme pour préserver un certain confort intellectuel ?
Désormais exilée au Etats-Unis, bien qu’elle ne bénéficie d’aucune protection, au moins jouit-elle d’une plus grande liberté d’expression concernant l’Islam.
Ultime preuve du dévoiement généralisé, un comité de soutien a demandé aide et protection auprès des instances européennes, de même que fut demandé à la France de lui accorder une citoyenneté française honorifique, le tout sans résultats.
La fin d’année 2007 fut, en outre, endeuillée par la mort de Benazir Bhutto, députée pakistanaise de retour d’exil et victime d’un lâche attentat. Encore une figure féminine majeure de la lutte contre l’obscurantisme qui disparaît.
Pourquoi est-ce ces femmes que l’on abat (physiquement ou politiquement) ? Tout simplement parce qu’elles représentent le point d’achoppement des religions et donc l’Islam. Un fond de commerce qui se résume à la soumission de la femme.

À force d’essayer de composer et séduire les religieux de tout poil, des principes démocratiques fondamentaux sont rognés voire reniés.
C’est bien joli de prôner le pragmatisme politique mais quand il se fait au détriment des plus élémentaires des libertés, on a tout à y perdre.

Ingrid Bétancourt, Ayaan Hirsi Ali, Bénazir Bhutto et toutes les autres, faisons en sorte que 2008 soit vôtre.

Comme il est de coutume, je vous souhaite donc une bonne année et surtout la santé, hein.
Des vœux bien particuliers certes, mais c’était juste histoire de tempérer l’optimisme béat de rigueur et rappeler que la lutte est loin d’être gagnée.

Nicolas Zugasti



Le sang d’une femme juste
28 décembre, 2007, 5:19
Classé dans : TRIBUNE LIBRE

Un mot sur l’assassinat, hier à Rawalpindi, au Pakistan, de Benazir Bhutto.

Un mot sur le meurtre odieux – et lâche, comme c’est toujours le cas – de cette femme courage, ancienne Première ministre du Pakistan, revenue d’exil à la mi-octobre pour venir en aide à un pays rongé de l’intérieur par les conflits incessants entre armée et fondamentalistes religieux, et dernier espoir des Pakistanais pour un avenir meilleur. Cet avenir restera idéaliste puisque sa concrétisation vient de disparaître avec elle, éclaboussé par son sang et celui de ses partisans. En proie au tourbillon de la violence depuis des décennies – depuis, même, sa séparation d’avec l’Inde dès l’indépendance de celle-ci, en 1947 – le Pakistan n’a donc pas fini de se contorsionner dans l’extrémisme et le deuil.

Dans deux semaines devaient avoir lieu des élections législatives fondamentales pour le pays, puisqu’elles auraient décidé d’une nouvelle direction à suivre, direction qui aurait pu être, en cas de réélection de Mme Bhutto au poste de Premier ministre, celle d’un désir de paix. Les événements politiques concouraient fortement à l’ouverture de cette nouvelle voie, puisque le général-président Pervez Musharraf venait de laver Benazir Bhutto des soupçons de corruption qui pesaient sur elle et ses proches et qui avaient causé sa fuite en exil voilà huit ans, et puisque, in fine, celle-ci pouvait revenir parmi les siens comme leader de l’opposition pakistanaise, opposition jusque là représentée par le seul Nawaz Sharif, son vieux rival politique. Puis, en échappant au terrible attentat qui l’accueillit à son retour d’exil le 18 octobre dernier, faisant presque 150 morts, Benazir ajouta à son dupata (le voile blanc dont elle couvrait sa chevelure) un autre voile, mystique cette fois, qui faisait d’elle une quasi-immortelle. Après avoir été par deux fois chef du gouvernement, après avoir subi les conséquences politiques d’un entourage opportuniste et corrompu, après avoir été ostracisée pendant des années, Benazir Bhutto revenait donc auréolée d’une couronne d’espoir

Mais elle-même n’était pas dupe de sa faiblesse au regard de tous ceux – organisations islamistes radicales, talibans, djihadistes, proches d’Al-Qaida – qui souhaitaient ardemment sa mort, et qui pour effacer cette protectrice de la démocratie étaient prêts à payer le plus fort des tributs. Elle prévenait encore ses partisans, jeudi 27 décembre, quelques instants avant sa mort : « J’ai mis ma vie en danger et je suis rentrée parce que je sens que ce pays lui-même est en danger ». La conscience même de sa possible disparition offrait d’elle l’image d’un indéfectible courage ; ses ennemis de toujours auront sans doute pris peur du puissant pouvoir politique induit par l’acceptation de sa propre mort dans le but d’apporter le Bien – n’est-ce pas précisément le credo, mais inversé, de ceux qui veulent faire le Mal ? – et cela les aura poussé à tenter de meurtrières actions. Tuer Benazir Bhutto fut un acte de lâcheté non seulement par la modalité de son assassinat – le terrorisme – mais par son sous-entendu idéologique : se débarrasser d’elle par peur d’un futur Pakistan libre, dans lequel les groupes fondamentalistes n’auraient plus les mains déliées.

Benazir Bhutto est morte à un jet de pierres de l’endroit où son père, Zulficar Ali Bhutto, fut pendu le 4 avril 1979 par le dictateur militaire Zia-ul-Haq. Ali Bhutto, qui fut président de la République, puis Premier ministre du Pakistan dans les années soixante-dix, n’était pas seulement un père pour Benazir, mais surtout un mentor ; c’est à sa suite, et avec son exemple, qu’elle devint en 1988 la première femme élue à la tête d’une république islamique. Elle le rejoint donc dans la mort et dans l’échec. Échec, certes, mais pas de cette femme exceptionnelle ; échec d’une liberté qui ne parviendra désormais plus à s’installer au Pakistan avant longtemps ; échec d’une idéologie de paix et de prospérité dont quelques groupuscules notoires ne voulaient pas ; échec, aussi, de la ligne politique officielle face aux minorités violentes qui, dans le sang, se targuent de mieux contrôler le pays que toutes les instances gouvernementales.

Avec l’assassinat de Benazir Bhutto, c’est donc tout un pays qui sombre dans l’échec. Et sans doute, également, les espoirs de toute la région.

Eric Nuevo



Le directeur de cabinet de la ministre du logement prend la porte
21 décembre, 2007, 12:51
Classé dans : TRIBUNE LIBRE

Il vaut mieux en rire : un appartement de 190 mètres carrés en plein Paris, au loyer record d’environ 1 200 euros par mois, cela ressemble à une bonne blague de comptoir. C’est pourtant chose très sérieuse pour Jean-Paul Bolufer, le directeur de cabinet de la ministre du logement Christine Boutin, qui loue cette garçonnière à la Régie immobilière de Paris depuis le début des années 80 à un prix aujourd’hui trois ou quatre fois moindre que celui du marché. Aujourd’hui, seuls deux personnalités parisiennes peuvent se targuer d’un meilleur rapport espace / prix : M. Chirac et son logement du Quai Voltaire, prêté par la famille Hariri ; et M. Sarkozy, locataire de la rue du Faubourg Saint-Honoré.

Depuis cette révélation faite par Le Canard enchaîné, les réactions ont été successives : le haut commissaire aux solidarités a conseillé à M. Bolufer de «démissionner» ou «déménager» (ce qui, certes, ne revient pas au même), Mme Boutin a sommé les parlementaires à l’Assemblée de bien vouloir la laisser régler seule cette dissension avec son directeur de cabinet, tandis que le ministre du travail, Xavier Bertrand, affirmait ce matin sur RTL au micro de Jean-Michel Apathie que l’accusé devait rapidement «régulariser sa situation», sans prononcer un mot de trop. Pendant ce temps-là, le premier ministre François Fillon enguirlandait joyeusement Mme Boutin pour forcer la démission du mouton noir gouvernemental. Dont acte, puisque la démission en question a été déposée dans la matinée par un Jean-Paul Bolufer soucieux de ne pas faire enfler la polémique en ces temps de disette. On s’étonnera cependant du fait que personne, à droite comme à gauche, n’ait encore proposé d’investir l’appartement incriminé pour y loger les sans-abri que M. Bolufer défendait autrefois avec tant de ferveur.

Mais lorsque M. Bolufer se dit victime d’une «chasse à l’homme» dans cette affaire, il n’a sans doute pas complètement tort. La rapidité avec laquelle la polémique a enflé illustre le rapport ambigu qu’entretiennent les Français avec leurs médias : un article dans Le Canard… (qui joue, comme toujours, et à raison, son rôle de mauvaise conscience du pouvoir en place) et l’on lance les fantassins contre M. Bolufer. Mais la vraie question ne serait-elle pas plutôt de savoir combien d’autres personnalités politiques bénéficient d’un traitement de faveur ? Cet appartement du 5e arrondissement de Paris faisait partie des logements attribués par M. Chirac quant il était maire de la ville, et l’on sait bien que celui-ci aimait à récompenser chaleureusement ses collaborateurs, en pierre ou en monnaie. D’autres, aujourd’hui, profitent encore de telles largesses. Au-delà de l’anecdote, le problème est assez sensible pour que M. Sarkozy ait proposé, durant sa campagne présidentielle, de ne pourvoir d’appartements de fonction qu’aux ministres les plus importants du gouvernement, laissant aux autres le soin de payer un loyer au prix du contribuable ; c’est une résolution qui gagnerait à être étendue à tous les hauts fonctionnaires et à prévenir les débordements de paiement dits «en nature».

La polémique ne devrait pas tant résider dans le prix payé par M. Bolufer pour son appartement de standing que dans le fait qu’une telle magouille puisse exister et perdurer au fil des ans. En 1981 l’actuel directeur de cabinet était locataire d’un logis considéré comme HLM, donc loué au prix du logement social, et pourquoi pas ? Mais la hausse exponentielle de l’immobilier depuis les années 90 n’a bizarrement pas eu de collusion sur le loyer de M. Bolufer, alors que tous les foyers français subissent de plein fouet la crise de l’habitat. Il est désormais extrêmement difficile de trouver un appartement dans la capitale à des prix acceptables, même pour un espace limité au strict nécessaire ; au-delà d’une contestation bien contestable sur une réforme du gouvernement, la récente crise des universités a eu l’avantage de remettre sur le tapis la question des logements étudiants, quasiment inaccessibles et minuscules ; et la polémique de ces derniers jours sur les sans-abri ne fait que souligner cette crise.

Que M. Bolufer ait «choisi» de démissionner, c’était la chose à faire – comment discourir à la tribune sur les problèmes de la population lorsqu’on se sait dans une situation privilégiée ? – et l’exemple donné est bon. Mais il n’est qu’un individu parmi ceux qui profitent, toutes formations politiques confondues. Et il est nécessaire que le monde politique tout entier soit peu à peu épuré de ces scandales à répétition qui handicapent fortement son image, et cela afin de se concentrer sur le seul bien-être des citoyens de la nation.

Eric Nuevo